jeudi 24 octobre 2013

Préparation de l'AG du Conseil oecuménique des Eglises (début novembre en Corée)


Une communauté mondiale d'Églises, en quête d'unité, de témoignage commun et de service chrétien

Le témoignage chrétien dans un monde multireligieux

Conscients des tensions qui existent entre les personnes et les communautés de différentes convictions religieuses ainsi que des diverses interprétations du témoignage chrétien, le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux (CPDI), le Conseil œcuménique des Églises (COE) et, à l’invitation du COE, l’Alliance évangélique mondiale (AEM), ont, à l’issue de cinq années de rencontre et de réflexion, élaboré le présent document, qui se veut un ensemble de recommandations pour guider le témoignage chrétien dans le monde. Ce document n’entend pas être une déclaration théologique sur la mission mais il s’attache à aborder les questions pratiques liées au témoignage chrétien dans un monde multi-religieux.

Recommandations de conduite

Préambule

La mission fait partie de la nature même de l’Église. Annoncer la Parole de Dieu et en témoigner dans le monde sont essentiels pour chaque chrétien. Il est par ailleurs nécessaire de le faire en accord avec les principes de l’Évangile, avec un respect et un amour entiers pour tous les êtres humains.

Conscients des tensions qui existent entre les personnes et les communautés de différentes convictions religieuses ainsi que des diverses interprétations du témoignage chrétien, le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux (CPDI), le Conseil œcuménique des Églises (COE) et, à l’invitation du COE, l’Alliance évangélique mondiale (AEM), ont, à l’issue de cinq années de rencontre et de réflexion, élaboré le présent document, qui se veut un ensemble de recommandations pour guider le témoignage chrétien dans le monde. Ce document n’entend pas être une déclaration théologique sur la mission mais il s’attache à aborder les questions pratiques liées au témoignage chrétien dans un monde multireligieux.

Le but du présent document est d'encourager les Églises, les conseils d’Églises et les organismes missionnaires à réfléchir à leurs pratiques actuelles et à utiliser les recommandations formulées ici afin de préparer, là où cela s’avère utile, leurs propres directives sur le témoignage et la mission auprès des membres des différentes religions et auprès de ceux qui ne professent aucune religion particulière. Nous espérons que les chrétiens de par le monde étudieront ce document à la lumière de leur propre pratique du témoignage de leur foi rendu au Christ, en paroles et en actes.

Une base pour le témoignage chrétien

1.     Pour les chrétiens, c’est un privilège et une joie que de rendre compte de l'espérance qui est en eux et de le faire avec courtoisie et respect (cf. 1 P 3,15).

2.     Jésus Christ est le témoin suprême (cf. Jn 18,37). Le témoignage chrétien est toujours un partage de Son témoignage, qui prend la forme de l’annonce du Royaume, du service du prochain et du don total de soi, même si cela doit conduire à la croix. Comme le Père a envoyé le Fils dans la puissance de l’Esprit Saint, ceux qui croient sont envoyés en mission afin de témoigner en paroles et en actes de l'amour du Dieu-Trinité.

3.     L'exemple et l'enseignement de Jésus Christ et de l’Église primitive doivent servir de guide à la mission chrétienne. Pendant deux millénaires, les chrétiens ont cherché à suivre le chemin du Christ en partageant la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu (cf. Lc 4,16-20).

4.     Le témoignage chrétien dans un monde pluraliste implique d’entamer un dialogue avec des personnes de différentes religions et cultures (cf. Ac 17,22-28).

5.     Si dans certains contextes, vivre et annoncer l’Évangile est difficile, entravé, voire même interdit, les chrétiens demeurent chargés par le Christ de Lui rendre témoignage, fidèles et solidaires entre eux (cf. Mt 28,19-20 ; Mc 16,14-18 ; Lc 24,44-48 ; Jn 20,21 ; Ac 1,8).

6.     Si des chrétiens vivent la mission de façon inadéquate, en ayant recours à la supercherie et à des moyens coercitifs, ils trahissent l'Évangile et peuvent causer des souffrances aux autres. De tels manquements appellent au repentir et nous rappellent que nous avons besoin de la grâce permanente de Dieu (cf. Rm 3,23).

7.     Les chrétiens affirment que s’ils ont pour responsabilité d'être témoins du Christ, la conversion est en dernier ressort l’œuvre de l’Esprit Saint (cf. Jn 16,7-9 ; Ac 10,44-47). Ils reconnaissent que l’Esprit souffle où il veut de telle sorte qu’aucun être humain ne le contrôle (cf. Jn 3,8).

Principes

Les chrétiens sont appelés à suivre les principes suivants pour accomplir comme il se doit le mandat reçu du Christ lui-même, en particulier dans des contextes interreligieux :

1. Agir dans l'amour de Dieu. Les chrétiens croient que Dieu est la source de tout amour et, en conséquence, dans leur témoignage ils sont appelés à mener une vie marquée par l’amour et à aimer leur prochain comme eux-mêmes (cf. Mt 22,34-40 ; Jn 14,15).

2. Imiter Jésus Christ. Dans tous les aspects de la vie, et particulièrement dans leur témoignage, les chrétiens sont appelés à suivre l'exemple et les enseignements de Jésus Christ, partageant son amour, rendant gloire et honneur à Dieu le Père dans la puissance de l’Esprit Saint (cf. Jn 20,21-23).

3. Manifester les vertus chrétiennes. Les chrétiens sont appelés à se conduire avec intégrité, charité, compassion et humilité, et à surmonter toute forme d’arrogance, de condescendance et de dénigrement (cf. Ga 5,22).

4. Accomplir des actes de service et de justice. Les chrétiens sont appelés à pratiquer la justice et aimer avec tendresse (cf. Mi 6,8). Ils sont en outre appelés à servir les autres et à reconnaître ainsi le Christ dans les plus petits de leurs frères et sœurs (cf. Mt 25,45). Les actes de service tels que l'éducation, les soins de santé, le secours et les actes de justice et de défense des causes font partie intégrante du témoignage rendu à l'Évangile. L'exploitation des situations de pauvreté et de nécessité n'a aucune place dans l’action chrétienne. Les chrétiens doivent dénoncer et s'abstenir d’offrir toutes formes d'artifices, y compris des incitations et des récompenses financières, dans leurs actes de service.

5. Faire preuve de discernement dans le ministère de guérison. En tant que partie intégrante de leur témoignage rendu à l'Évangile, les chrétiens exercent des ministères de guérison. Ils sont appelés à faire preuve de discernement lorsqu'ils accomplissent ces ministères, dans le respect absolu de la dignité humaine, s'assurant que la vulnérabilité des personnes et leur besoin de guérison ne sont pas exploités.

6. Rejeter la violence. Les chrétiens sont appelés à rejeter toutes les formes de violence, y compris psychologique ou sociale, et tout abus de pouvoir dans leur témoignage. Ils rejettent également la violence, la discrimination injuste ou la répression par n'importe quelle autorité religieuse ou laïque, notamment la violation ou la destruction des lieux de culte, des symboles sacrés ou des textes.

7. Respecter la liberté de religion et de croyance. La liberté religieuse, qui comprend le droit de professer publiquement, de pratiquer, de diffuser et de changer de religion, découle de la dignité même de la personne humaine, qui se fonde sur le fait que tous les êtres humains sont créés à l'image et la ressemblance de Dieu (cf. Gn 1,26). Ainsi, tous les êtres humains sont égaux en droits et en responsabilités. Quand une religion, quelle qu’elle soit, est manipulée à des fins politiques, ou quand une religion est l’objet de persécutions, les chrétiens sont appelés à rendre un témoignage prophétique dénonçant ces actions.

8. Œuvrer dans le respect mutuel et la solidarité. Les chrétiens sont appelés à s’engager à œuvrer avec tout individu dans un esprit de respect mutuel, afin de promouvoir ensemble la justice, la paix et l’intérêt commun. La coopération interreligieuse est un aspect essentiel d'un tel engagement.

9. Respecter tous les individus. Les chrétiens reconnaissent que l'Évangile remet en question et enrichit les cultures. Même si l'Évangile remet en question certains aspects des cultures, les chrétiens sont appelés à respecter tout individu. Les chrétiens sont appelés également à discerner les éléments de leur propre culture contestés par l’Évangile.

10. Renoncer à tout témoignage faussé. Les chrétiens doivent s’exprimer avec sincérité et respect ; ils doivent écouter afin de mieux connaître et comprendre les croyances et les pratiques des autres ; ils sont encouragés à reconnaître et à apprécier ce qui est vrai et bon en l’autre. Tout commentaire ou approche critique doit avoir lieu dans un esprit de respect mutuel, en veillant à ne pas rendre un témoignage faussé des autres religions.

11. Veiller au discernement personnel. Les chrétiens doivent reconnaître que tout changement de religion est un pas décisif qui doit être accompagné d’un temps suffisant pour y réfléchir et s’y préparer de manière ajustée, au moyen d’un processus qui garantisse la pleine liberté individuelle.

12. Consolider les relations interreligieuses. Les chrétiens doivent continuer à construire des relations de respect et de confiance avec les fidèles des autres religions, de manière à faciliter une plus grande intercompréhension, la réconciliation et la coopération dans l’objectif de l’intérêt commun.

Recommandations

La troisième consultation organisée par le Conseil œcuménique des Églises et le CPDI du Saint-Siège, en collaboration avec l’Alliance évangélique mondiale et avec la participation des plus importantes familles de la foi chrétienne (catholique, orthodoxe, protestante, évangélique et pentecôtiste), a travaillé dans un esprit de coopération œcuménique pour préparer le présent document à l’attention des Églises, des organisations confessionnelles nationales et régionales et des organisations missionnaires, tout particulièrement celles qui œuvrent dans des contextes interreligieux, et leur formule les recommandations suivantes :

1. Étudier les questions présentées dans le présent document et, là où cela s’avère utile, formuler desdirectives pour la conduite à suivre concernant le témoignage chrétien, selon leur contexte particulier. Dans la mesure du possible, ceci devrait se faire de manière œcuménique et en consultation avec des représentants d'autres religions.

2. Établir des relations de respect et de confiance avec les personnes de toutes les religions, en particulier au niveau institutionnel entre les Églises et les autres communautés religieuses, en entretenant un dialogue interreligieux continu dans le cadre de leur engagement chrétien. Dans certains contextes, là où des années de tension et de conflit ont engendré de profondes méfiances et ébranlé la confiance dans et entre les communautés, le dialogue interreligieux peut offrir de nouvelles possibilités de résolution des conflits, de restauration de la justice, de guérison des mémoires, de réconciliation et de consolidation de la paix.

3. Encourager les chrétiens à renforcer leur propre identité religieuse et leur foi, tout en approfondissant leur connaissance et leur compréhension des différentes religions, et ce en tenant compte également des perspectives des fidèles de ces religions. Les chrétiens doivent faire attention à ne pas se faire une opinion erronée des croyances et des pratiques des personnes pratiquant d’autres religions.

4. Coopérer avec les autres communautés religieuses en agissant concrètement au niveau interreligieux en faveur de la justice et de l’intérêt commun et, dans la mesure du possible, en faisant preuve ensemble de solidarité à l’égard des personnes qui sont dans des situations de conflit.

5. Appeler les gouvernements à faire en sorte que la liberté religieuse soit correctement et globalement respectée, en reconnaissant que, dans de nombreux pays, on entrave le travail missionnaire des institutions religieuses et des individus.

6. Prier pour leur prochain et leur bien-être, la prière faisant partie intégrante de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, comme elle l’est de la mission du Christ.

Annexe : Contexte du document

1. Dans le monde actuel, il existe une collaboration croissante entre chrétiens ainsi qu’entre chrétiens et fidèles des différentes religions. Le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux (CPDI) du Saint-Siège et le Programme de coopération et dialogue interreligieux du Conseil œcuménique des Églises (COE-CDIR) collaborent de longue date dans ce cadre. Parmi les thèmes abordés en commun par le PCDI et le COE-CDIR figurent le mariage interreligieux (1994-1997), la prière interreligieuse (1997-1998) et la religiosité africaine (2000-2004). Le présent document est le résultat de leur travail conjoint.

2. Le monde connaît actuellement une recrudescence des tensions interreligieuses, entraînant violence et perte de vies humaines. La politique, l’économie et d'autres facteurs jouent un rôle dans ces tensions. Les chrétiens sont parfois aussi impliqués dans ces conflits, volontairement ou involontairement, qu’ils soient persécutés ou qu’ils participent à la violence. Face à cet état de fait, le PCDI et le COE-CDIR ont décidé d'aborder ces questions à travers un processus concerté visant à élaborer des recommandations communes concernant la conduite du témoignage chrétien. Le COE-CDIR a invité l’Alliance évangélique mondiale (AEM) à participer à ce processus, ce qu’elle a accepté avec joie.

3. Deux premières consultations ont eu lieu : tout d’abord à Lariano, en Italie, en mai 2006, où s’est déroulé une consultation intitulée « Évaluer la réalité ». Les représentants de différentes religions y ont fait part de leurs opinions et de leurs expériences sur la question de la conversion. Dans une déclaration publiée à cette consultation on peut lire notamment : « Nous affirmons que si toute personne a le droit d’en inviter d’autres à mieux comprendre sa religion, ceci ne doit pas se faire en violant les droits et les sensibilités religieuses d’autrui. La liberté religieuse nous donne pour responsabilité tout aussi non négociable de respecter les religions qui ne sont pas la nôtre et de ne jamais les dénigrer, les diffamer ou d’en faire des représentations faussées dans le but d’affirmer la supériorité de notre religion ».

4. La deuxième consultation, qui rassemblait des chrétiens de diverses traditions, s’est tenue à Toulouse, en France, en août 2007, pour se pencher sur les mêmes problématiques. Les thèmes touchant à la famille, la communauté, le respect d’autrui, l'économie, le commerce et la concurrence, et la violence et la politique ont été discutés en détails. Les questions pastorales et missionnaires liées à ces thèmes sont devenues la base de la réflexion théologique et des principes développés dans le présent document. Chaque question a son importance et mériterait davantage d'attention que celle qu’on peut lui accorder dans les présentes recommandations.

 

dimanche 29 septembre 2013

Riche / Pauvre : le choc du regard !


Evangile selon Luc ch 16

19 « Il y avait un homme riche qui s’habillait de pourpre et de linge fin et qui faisait chaque jour de brillants festins.

20  Un pauvre du nom de Lazare gisait couvert d’ulcères au porche de sa demeure.

21  Il aurait bien voulu se rassasier de ce qui tombait de la table du riche ; mais c’étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses ulcères.

22  « Or le pauvre mourut et fut emporté par les anges au côté d’Abraham ; le riche mourut aussi et fut enterré.

23  Au séjour des morts, comme il était à la torture, il leva les yeux et vit de loin Abraham avec Lazare à ses côtés.

24  Alors il s’écria : Abraham, mon père, aie pitié de moi et envoie Lazare tremper le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, car je souffre le supplice dans ces flammes.

25  Abraham lui dit : Mon enfant, souviens–toi que tu as reçu ton bonheur durant ta vie, comme Lazare le malheur ; et maintenant il trouve ici la consolation, et toi la souffrance.

26  De plus, entre vous et nous, il a été disposé un grand abîme pour que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous ne le puissent pas et que, de là non plus, on ne traverse pas vers nous.

27   »Le riche dit : Je te prie alors, père, d’envoyer Lazare dans la maison de mon père,

28  car j’ai cinq frères. Qu’il les avertisse pour qu’ils ne viennent pas, eux aussi, dans ce lieu de torture.

29  Abraham lui dit : Ils ont Moïse et les prophètes, qu’ils les écoutent.

30  L’autre reprit : Non, Abraham, mon père, mais si quelqu’un vient à eux de chez les morts, ils se convertiront.

31  Abraham lui dit : S’ils n’écoutent pas Moïse, ni les prophètes, même si quelqu’un ressuscite des morts, ils ne seront pas convaincus.


Un homme riche et le pauvre Lazare c’est un peu comme  « vu la télévision » : La pratique du portrait croisé ! On voit la description d’un personnage et aussitôt celle d’un autre qui vient compléter ou se mélanger ou faire contraste. L’objectif est de faire dépendre la description de l’un avec celle de l’autre et montrer que les deux réalités, les deux visages les deux vies sont inséparables ou bien se comprennent l’une part l’autre, l’une grâce à l’autre. Ce sont des portraits en miroir !

« Il y avait une homme » comme il était une fois…Nous ne sommes pas dans la description historique mais dans la parabole ou mieux dans un récit exemplaire ! Pour l’exemple : pour faire comprendre aux lecteurs que nous sommes, qu’il y a sûrement pour nous quelque chose à faire à comprendre à croire ! L’auteur veut sans doute que nous nous identifiions aux sujets, aux acteurs  de cette histoire et que nous entrions dans le scénario qui nous est décrit.

Le récit est extrêmement commun  et banal ; on en trouve des exemplaires en Egypte comme en Grèce ou dans la littérature juive. La « manière conventionnelle de décrire un pauvre ou un riche coexistait alors avec une description moralisante de la destinée des bons et des méchants. Le renversement des sorts faisait partie du jeu pour la réflexion » d’après Bovon.

Le rapprochement entre cet homme riche et Lazare n’est pas ici la description d’une fatalité. Au fond des pauvres il en aura toujours ; seul l’au-delà  permet d’espérer. Il faut bien faire avec cette réalité. Et comme pour l’adoucir ou mieux la faire supporter on affirme qu’un jour cela  ira mieux : les réalités s’inverseront, les riches seront pauvres et les pauvres seront riches. Il faut bien avouer que cela en Occident à été vécu et exprimé comme cela dans une sorte de doctrine implicite critiqué radicalement au point de faire de la religion ainsi comprise comme l’opium du peuple.

Le rapprochement croisé du riche et du pauvre n’est pas là non plus pour nous dire qu’au fond seule la mort égalise et met sur le même plan tous les humains. Ce serait une compréhension fataliste celle d’un fatum d’un destin que rien ni personne ne peut changer ; « il faut faire avec c’est la vie c’est comme  ça et cela a toujours était ainsi ! » La résignation serait alors la seule possibilité de continuer à vivre sans espérance. Le texte insiste en effet en disant « le pauvre mourut…le riche aussi mourut et fut enterré. » v.22.

On a pensé aussi que ce rapprochement était une tentative de répondre à une situation bien connu des églises chrétiennes du premier siècle : Comment se fait-il que Jésus mort et ressuscité n’attire pas plus les foules ? Et surtout pourquoi le peuple d’Israël  a-t-il à quelques exceptions il est vrai, refusé d’y croire ? « Même si quelqu’un ressuscite des morts, ils ne seront pas convaincus ! » L’incrédulité n’est pas vaincu par la résurrection mais par autre chose, de plus concret de plus tangible !

Alors de quoi s’agit-il ? Quel est l’intérêt de ce récit pour ses lecteurs et en particulier ceux de l’évangile de Luc seul à le raconter ainsi ?

Ce qui a depuis toujours frappé les lecteurs et les auditeurs se sont les descriptions des personnages comme celles de leurs situations. Ce qui caractérise le riche de cette histoire ce sont son habillement et les brillants festins qu’ils donnent ; on n’est pas loin de la description critique des prophètes et en particulier Amos.

C’est aussi l’éclat de sa demeure car il possède dit finement le texte « un porche » où se tient Lazare décrit avec non des habits mais plutôt sa peau ulcérée. Ce n’est pas le méchant opposé au gentil. Ce n’est pas le coupable opposé à sa victime. L’un n’est pas puni par la mort qui survient. L’autre n’est pas en quête et désireux de la mort qui survient ici aussi normalement. Nous ne savons rien des pensées et des actions de ces personnages. Ils sont tous les deux décrits, non de l’intérieur dans une pure extériorité. L’une brillante l’autre souffrante et douloureuse ; l’une nourrie l’autre famélique. Ils sont décrits et présentés du point de vue extérieur : du côté de ce qui se voit. Mais ce qui fait problème semble dire l’auteur du texte c’est curieusement qu’ils ne se voient pas ! L’auteur du texte ou Dieu les voit, il nous les montre en train de ne pas se voir dans un premier temps.

L’homme riche, c'est-à-dire nous-mêmes, nos Eglises, nos sociétés : ne voient plus rien sinon ce que l’on veut bien nous montrer. Le risque majeur serait de faire comme si on ne voyait plus ni la réalité du monde ni les autres à nos portes, sous nos porches, dans nos rues, dans les zones légales lorsqu’elles existent. Le riche de la parabole voit le pauvre avec Abraham lorsqu’il est trop tard. Il  pouvait dire jadis qu’il ne voyait pas car il ne savait pas. Vient un moment celui de la lucidité essentielle. Vient ce moment tardif, on l’on voit pour soi même mais aussi pour les autres ; le voici en train de penser en train d’intercéder non plus pour lui-même mais pour ses frères. Le riche tardivement devient solidaire car maintenant il voit clair et juste.

La leçon du texte : une piste possible en tous les cas serait celle de l’urgence d’agir maintenant avant qu’il soit trop tard. Encore faut-il voir pour agir. L’évangile de Jésus Christ c’est de se souvenir de la foi pour rien qui caractérisait Abraham véritable porte parole de l’humanité c’est de se souvenir de l’exhortation des prophètes qui parfois dans la véhémence ont associé le retour aux valeurs divines avec le retour aux valeurs de droit et de la justice. C’est aussi se souvenir de Moïse porteur et annonciateur d’une loi qui tient compte de chacun et de tous ; de ceux de la tribu et des autres qui sont aussi créatures et image du Dieu de la révélation et du don des paroles comme des commandements qui font vivre et non mourir.

Il se pourrait que la reconnaissance de nos Eglises et du message de l’évangile soit compris aujourd’hui dans le monde comme liés à la réalité du monde occidental riche et qui ne veut pas voir la réalité du monde que nous connaissons bien. Le christianisme est associé aujourd’hui au premier monde, celui de l’avoir et du pouvoir. Pourtant des efforts ont été faits et réalisés ; on est passé au dessous du milliard d’humains mal nourris ; Nos pays, nos Eglises, les associations en tout genre sont de plus en plus généreuses et ont une fonction réparatrice reconnue. Pourtant cela n’est pas suffisant nous sommes perçus comme ceux qui ont, devant ceux et celles qui n’ont pas.

Des chrétiens de toutes les églises  encore se retrouvent dans ce que l’on appelle le Défi Michée du nom du prophète biblique. Ce projet est simplement de prendre au mot de mettre en valeur la parole la promesse des principaux gouvernants du monde de réduire la misère dans ce monde de moitié en 2015 ! Est-ce encore raisonnable ?

 « Ils nous ont seulement recommandé de nous souvenir des pauvres, ce que j'ai eu bien soin de faire. »  dira Paul après sa visite à Jérusalem (Galates 2:10). Voici que ce qui nous semble une banalité voire une évidence devient le moteur de l’annonce de l’Evangile de Jésus Christ.

En tant que chrétiens, nous voulons déclarer que Dieu se préoccupe des plus démunis et nous, voulons rappeler à nos leaders que les actions de réduction de la pauvreté valent bien tous nos efforts. Nous devons nous souvenir des pauvres.

Il s’agit bien d’espérance et de miracle ; il y va non seulement de la crédibilité de nos Eglises mais aussi du contenu de notre foi qui pourrait être balayé et durablement inacceptable pour la plupart des humains.

Jésus raconte une parabole, Luc met en forme un récit exemplaire pour que des auditeurs se sentent concernés par son contenu. Il ne s’agit pas de  conceptions  post mortem ; mais il s’agit de vie et de mort autour de nous. Ne pas essayer encore une fois de traiter cette réalité c’est sans doute de pas voir ou ne pas vouloir voir même avec de bonnes raisons.

L’évangile n’est pas là pour nous rendre coupables et honteux, mais pour nous rendre vigiles, éveillés, attentifs au centre au cœur de notre foi. Voir, ce qui est vu, voir au loin est souvent associé à la foi qui n’est pas seulement un regard intérieur, introspectif mais aussi une nouvelle manière de voir de ce qui nous entoure. Voir la création c’est parfois penser au Créateur. Voir les créatures et les visages humains c’est aussi voir comme dans un miroir le Créateur qui nous accompagne et nous donne la force et l’énergie de l’espérance pour un avenir de promesses de vie,  pour chacune et chacun.

 

vendredi 13 septembre 2013

Le perdu et le retrouvé !


Lecture : Luc 15 : les 3 paraboles : le perdu et le retrouvé.

Comment revient-on à la vie ? ou de la vie ? Non il ne s’agit pas de penser ou de croire l’au-delà ; il n’est pas question de faire de la métaphysique c’est à dire,  ce qui serait après les réalités concrètes ; il s’agit bien de rester là dans l’en-de çà, c’est à dire parmi nous dans notre monde. On revient en vie et à la vie lorsque la relation est établie et rétablie. La vie revient comme relation essentielle lorsqu’on peut se mettre à table, manger et boire. Autrement dit et avec une autre image : lorsque le courant passe à nouveau entre des personnes. Lorsque la lumière illumine les uns et les autres qui ont le désir de s’approcher à nouveau.  L’Evangile ou la foi chrétienne est là, dans ce mouvement ce désir et cette vie.

Au fond le christianisme est assez simple à énoncer et à comprendre et particulièrement difficile à vivre et à réaliser. On pourrait même dire que nous ne l’avons pas encore vraiment essayé ; on ne s’est pas encore mis réellement à le vivre à grande échelle ; Et il faut bien dire que si pour Dieu, mille ans sont comme un jour, alors nous en sommes seulement au début du deuxième jour.

Oui, il s’agit tout simplement de mettre en route la réalité du christianisme c’est sans doute notre responsabilité principale. Il est nécessaire de nous débarrasser de l’idée que nous sommes une vielle chose en perte de vitesse et qui n’intéresse plus personne. Il faut sans doute renoncer aux formules qui disent que tout cela - nous l’avons déjà fait – et déjà essayer et rien n’est donc possible. Je suis convaincu que nous n’avons pas tout, loin de là, pas tout essayer pas tout réaliser pas tout vécu, pas tout proposer en nous-mêmes comme autour de nous.

Nous connaissons bien l’exemple célèbre, du fils prodigue - le dépensier - qui fait retour sur lui-même et vers les siens. Ou du Père prodigue : le dépensier qui n’hésite pas à tuer le veau gras au retour de l’un des siens. Et dans ce même chapitre 15 de l’évangile selon Luc et de façon originale et unique - car on ne retrouve pas ces textes ailleurs - sont décrites des situations semblables où une réalité précieuse est perdue et retrouvée au prix d’un certain effort au prix d’une recherche. Ce qui est perdu est retrouvé.

Ces récits présentent une réelle progression dans l’esprit du premier siècle de l’ère chrétienne ; d’abord le monde animal, une brebis retrouvée après que le berger eût laissé les 99 autres. Puis le monde humain et féminin : une pièce d’argent perdue par une femme qui cherche partout dans sa maison ; et puis le monde humain et masculin, avec les fils et frères et le pater familias, le chef de la maison, de sa maison. On pourrait d’ailleurs, raconter ces trois histoires en une seule.   Où la même aventure –perdre /retrouver ou mourir/ou vivre – arrive à tous les étages de la maison, à tout le monde : le personnel d’abord, les bergers sont concernés et la gestion des affaires du troupeau c’est l’activité professionnelle ;  mais aussi la femme de la maison est concernée ; on pourrait dire la mère qui gèrent les dépenses de l’entretien de la maison et afin le père qui a en charge comme à cette époque la gestion de la descendance et de la transmission du patrimoine, bref qui s’occupe de l’avenir des enfants. Toute la maisonnée, toute la famille est concernée.

Et l’on n’a pas trouvé mieux que cette réalité familiale pour dire et caractérisée la vie ecclésiale ; la communauté ou l’assemblée de l’Eglise locale comme en son sens plus large est représentée comme une famille. Les membres s’appelleront frères et sœurs, ils auront un seul Père ; cette communauté sera pour les traditions orthodoxes et catholiques une sorte de Mère ; cette appellation sera rejetée, on le sait par les Réformateurs du XVIième siècle. Oui l’Eglise ressemble à une famille ; c’est sans doute aussi pour cela c’est agréable et utile et en même temps assez compliqué. Dans l’Antiquité la famille c’est le socle social par excellence, le lieu de vie indispensable, car sans cela on est comme les veuves et les orphelins sans statuts sans protection ; les communautés chrétiennes élargiront le cadre familial pour y faire entrer ceux qui n’y ont plus droit : veuves, orphelins et esclaves aussi. Ceux qui n’avaient plus de famille en trouveront une, comme cadre protecteur et vital.

Mais en même temps la famille est un cadre oppressif et même dangereux ;  lieux de tous les pouvoirs et de toutes les perversions. Les tragédies comme les comédies de la littérature ancienne et moderne en sont l’illustration. La famille est aussi en évolution ; elle prend aujourd’hui des formes variées, étonnantes parfois, positives et négatives aussi. Bref il n’y a pas de modèle unique, il n’y a jamais eu de modèle simple ; il en est de même pour la vie de la communauté chrétienne et la vie de l’Eglise qui est aussi aujourd’hui appelé à ce transformer à  se remettre en question parfois, bref à exister autrement.

Il s’agit pourtant au cœur de ces évolutions de discerner ce qui demeure principal, ce qui est important ou ce qui est le point fixe qui permet de vivre avec tous les autres repères et qui permet de dire : voilà nous sommes là en connaissance ; nous sommes bien là chez nous ; nous sommes encore et à notre manière l’Eglise de Jésus Christ, la famille chrétienne.

Retrouver la vie ; être dans l’état de celui ou celle qui trouve ce qui était perdu ; aller faire ses expériences et sa vie ailleurs et pourvoir dire ensuite c’est là chez moi ; je me sens accueilli parmi ceux-là ; je fais partie de cette famille.

La vie chrétienne c’est chercher et trouver et continuer de chercher et trouver. Chercher sans cesse est désespérant et épuisant ; trouver sans cesse, c’est être dans l’illusion ou la magie. Vivre l’absence et la présence, c’est participer à la famille de Dieu c’est vivre en Christ.

La vie chrétienne c’est vivre dans l’étonnement ; ne plus être étonné c’est prendre de vivre sous le mode de l’éternel retour et de la banalité de ce qui est toujours le même.

Etre étonné par Dieu d’abord. Ou autrement dit changer nos réflexes, nos idées, nos représentations et nos images toutes prêtes que nous nous faisons de Lui ;

Le pater familias est plutôt un tyran qu’un père affectueux et tendre. Le Père c’est celui qui dit la Loi, qui juge, qui punit et qui récompense. C’est davantage  un père fouettard qu’un père fêtard. Sauf dans la famille du Dieu de Jésus Christ.

La notion de Père est proche finalement de celle de Juge et de tribunal. C’est bien souvent y compris dans l’évangile en particulier celui de Matthieu (ch. 25) l’image du roi qui préside le tribunal surtout à la fin ; le roi et père est celui qui règle les compte. Pas dans la parabole de ce jour : il ne règle pas les comptes il les ouvre. Il aurait pu se risquer à quelques réprimandes justifiées sans doute. Il est affirmation de liberté de gratuité et même plus de dons au-delà même du raisonnable. Avec le Père de la parabole ce n’est pas ce qui est nécessaire qui compte c’est ce qui est en plus ; ce qui déborde ; ce qu’il à son bien son avoir son travail ressemble à sa joie, qui ressemble à la vie nouvelle qui est à nouveau là présente. Lorsque Dieu nous étonne nous sommes dans sa famille.

La relation fraternelle reprend une nouvelle dimension et se recompose dirions-nous aujourd’hui ; ce qui allait de soi ne va plus de soi. Les valeurs naturelles ou plutôt habituelles sont changées ou en train de changer. Là où la parole était impossible entre l’aîné et le père entre les deux frères voici qu’elle se met à exister. Là où on était dans le domaine de l’avoir et les familles c’est bien toujours d’abord du patrimoine ; voici que celui ci devient humain, vivant relationnel. Voici que l’investissement devient relationnel et cela est compliqué, peu évident et en même temps complètement nécessaire. 

La relation avec soi même est aussi changée et en train de l’être. Ce n’est plus l’autre qui dit : tu as péché ; tu as tord ; tu dois te repentir, changer de vie et revenir vers nous, ensuite. Ce ne sont plus les autres ni leurs regards ni leurs paroles qui sont jugent ou qui analysent, c’est ici soi-même. Dans la famille de Jésus chacun reçoit la capacité de l’auto-analyse de soi, du retour sur soi, sur cette introspection qui me fait dire : je sais bien ce que j’ai fait ce que je suis du moins à mes yeux ; je suis et deviens sans cesse toujours plus lucide sur moi-même. Dans la famille nouvelle celle de la vie et de la foi. Ces éléments là, sont à moi et pour moi, ils ne sont en rien le moteur de l’action des autres, ils ne font plus partie des autres et de leurs nouveaux regards. Personne dira : tu as raison, tu t’es repenti tu peux venir. L’autre dira : viens et entre dans ma joie de te voir là de te savoir là et mangeons ensemble ! 

La vie de l’Eglise et de la foi c’est mettre au centre la joie d’une présence. C’est ne pas désespérer d’une absence. C’est se mettre à changer nos images et nos habitudes de penser et de croire. C’est voir l’autre, c’est l’entendre avec un autre regard une autre oreille, une autre main en train de m’inviter.  Dans la parabole de la famille, celle des deux fils c’est aussi celle d’un père nouveau comme Dieu, qui est là pour chacune et pour chacun.

Il nous propose une nouvelle façon de vivre la vie et la foi ; même et surtout si nous avons des habitudes.  Pas seulement parce qu’il nous accueille comme nous sommes mais aussi parce qu’il nous donne la capacité d’être lucide sur nous-mêmes et il nous donne ce nouveau regard, cette nouvelle écoute à l’égard des frères des sœurs des pères et des mères en la foi.

 Car il veut faire avec nous nous toutes choses nouvelles, dans la joie exubérante du partage ; par exemple dans le partage du pain et du vin ; une réalité familiale par excellence : celles et ceux qui,  invités,  partagent la même table.

 
 

lundi 26 août 2013

Noé, fidélité et intelligence

Genèse 8 :

  Or au bout de quarante jours, Noé ouvrit la fenêtre de l’arche qu’il avait faite.

7  Il lâcha le corbeau qui s’envola, allant et revenant, jusqu’à ce que les eaux découvrent la terre ferme.

8  Puis il lâcha la colombe pour voir si les eaux avaient baissé sur la surface du sol.

9  Mais la colombe ne trouva pas où poser la patte ; elle revint à lui vers l’arche car les eaux couvraient toute la surface de la terre. Il tendit la main et la prit pour la faire rentrer dans l’arche.

10  Il attendit encore sept autres jours et lâcha à nouveau la colombe hors de l’arche.

11  Sur le soir elle revint à lui, et voilà qu’elle avait au bec un frais rameau d’olivier ! Noé sut ainsi que les eaux avaient baissé sur la terre.

12  Il attendit encore sept autres jours et lâcha la colombe qui ne revint plus vers lui.


Noé : Une première et éternelle alliance : Voici l’eau qui fait mourir et qui fait vivre, voici la terre lieu indispensable et vital, celle qui est nourricière et que vient rencontrer l’eau qui dérange qui nettoie et qui sera marque et signe éternels de la vie.

1-    Noé, une vieille très ancienne tradition, lue dans l’épopée de Gilgamesh avec Utanapichtim en quête d’immortalité ; la question c’est alors comment durer, comment ne pas mourir alors que tout les éléments sont contraires, hostiles, comment être comme des dieux, des divinités toujours là et dont on ne raconte jamais la mort ; mais seulement le remplacement de l’une par l’autre. L’être humain est-il remplaçable par un autre ?  Une quête encore contemporaine, si l’on regarde des magazines et certaines émissions sur l’allongement de la durée de vie, les pilules de jouvence, les marchands d’éternité sont encore bien là ! Ce vieux texte ne dit pas que l’objectif à atteindre serait une illusoire éternité ou immortalité ou une précaire réincarnation mais l’assurance que l’avenir, est toujours promis. Quoiqu’il arrive Noé aura une suite son âge mythique ne fait rien à l’affaire, ses enfants, les autres plus vastes encore  (comme les femmes de ses enfants sorties de nulle part)  seront son avenir muni d’une promesse qui ne s’éteindra pas.
2-   Cette histoire universelle de Déluge comme menace sur la vie réelle des humains est comprise et interprétée comme un regret de Dieu, comme une colère qui revient sur ce qui a été fait et qui disait que tout fut trouvé bon ; car Dieu vit que cela été bon et même très bon. Comme si Dieu était une personne au grand pouvoir celui de construire et de casser ! un Dieu sujet à des émotions et à des crises ; un Dieu caractériel et enfantin. Cette histoire vient nous dire comme dans un premier moment, une première étape que ce Dieu là ne peut être figée enfermée dans un dogme dans une idée dans une théologie, ni même dans un groupe humain ni même dans la conscience de l’humain. Un Dieu étonnant qui est présent certes quand tout va mal. Et ça nous connaissons, nos contemporains connaissent bien lorsqu’ils donnent acte à Dieu de tout ce qui va mal dans le monde et sur la terre. Comment croire en sa réalité et sa présence en voyant tout ce que l’on voit ? Les guerres, la mort des innocents, les famines, les tremblements de terre et les tsunamis de toutes sortes.  Désormais le regard est porté vers un ailleurs. Le mal ce n’est plus du côté de Dieu, mais si mal il y a, les humains seront responsables. On sait aujourd’hui que bien des catastrophes naturelles sont non le fruit du hasard ni de la volonté de Dieu ou d’un dieu mais de la vie des hommes qui vont sans doute trop loin dans leur gestion du monde et de l’univers, trop loin et trop peu soucieux de la vie de la terre. Ce vieux texte est optimiste du côté de Dieu et pessimiste du coté des humains plutôt enclins au mal dès le départ non à cause d’un autre mais à cause de lui, dès le départ de sa vie porté au mal, dès sa jeunesse !

 
3-   En prolongeant cette idée au fond écologique nous pourrions dire que nous vivons tous dans la même maison, la même oikos et cette maison ressemble à une arche dit le texte. Deux textes de la Bible parle de cette arche (téba : comme une thébaïde !) Celui-ci bien-sûr, et le récit du sauvetage du petit Moïse dans son couffin flottant sur le fleuve, protégé ainsi des eaux. Dieu est le maître de la maison flottante ; il est l’artisan l’architecte l’auteur de ce qui protège et sauve. Il fait faire par des humains ce qui les protège et les sauve. Il fait en sorte que la vie flotte sur les eaux, que la vie et les vivants, émergent de ce qui pourrait les engloutir. Oui la foi, l’espérance d’un seul avec d’autres sauve tous les autres. Oui ce qui est à contre-temps ce qui n’est pas dans l’air du temps construire un bateau sur la terre ferme et loin de la mer ou du fleuve peut sembler un délire et une folie. Et pourtant c’est bien cela qui sauve. Lire la Bible et croire ce qu’elle annonce et ce qu’elle veut, ne va pas de soi ; être chrétiens aujourd’hui, être croyants reliés à d’autres par une institution humaine ne semble pas indispensable notre travail notre engagement ressemble d’un peu loin il est vrai à la construction d’une arche par laquelle Dieu seul vient sauver la vie et les vivants ; la communauté de l’Eglise n’est pas le royaume n’est pas le salut mais son annonce et son anticipation indispensable ; oui c’est une proposition de salut : pas seulement les hommes et les femmes mais les vivants tous les vivants celles et ceux capables de reproduire la vie de se reproduire et de vivre l’éternité du temps dans la suite des générations.
 


4- Le texte du Déluge annonce la bonté de Dieu, sa fidélité à toute épreuve résumée en quelque sorte par un « plus jamais çà ! » Désormais les humains seront responsables des dérèglements de la terre, moi plus jamais je ne frapperai les humains ! Dieu n’est plus le Dieu de la colère ou de la vengeance mais déjà le Dieu de l’amour qui dure malgré tout. Mais en même temps le vieux texte du Déluge et de Noé annonce l’intelligence de l’homme et la piété ou la foi qui se met en marche.
A l’obéissance, la soumission de Noé aux injonctions de Dieu et à ses ordres, voici qu’apparaît son intelligence. Comme pour nous dire : n’attends pas que Dieu te parle : agis, invente, fais valoir de ce que tu as reçu !
 
Noé invente le baromètre ou mieux encore, la mesure ; à la démesure de Dieu ou de la nature, voici l’invention de la mesure ; Noé discerne et détermine l’instrument de mesure. Pour savoir si ça monte ou si ça baisse, il essaie, il envoie, et il sait ; oui un savoir se met en route plus besoin d’attendre les décisions divines on peut désormais piloter et se piloter dans la vie dans l’existence. Oui l’humanité peut grâce à son savoir ses connaissances ses expériences faire face à tout ce qui peut arriver.
Ce texte est un encouragement à la faculté d’entreprendre et de se conduire dans la vie lorsque nous est donné la responsabilité des autres humains. C’est un texte d’espérance et de reconnaissance. L’espérance intelligente et créative d’abord : « Noé tendit la main et voici qu’elle avait au bec un frais rameau d’olivier et Noé sut ainsi que les eaux avaient baissé sur la terre. » (8, 10-11)  La piété, la foi ensuite comme acte de reconnaissance tournée vers le créateur qui nous fait co-créateur avec lui : « Noé éleva un  autel pour le Seigneur et il offrit des holocaustes sur l’autel » (8, 20)
5-   L’association de cette intelligence de Noé et de sa reconnaissance : c’est cela qui change tout. Sa vie sûrement sa responsabilité est désormais sous le regard des autres et de Dieu lui. Cela change Dieu aussi : il ne punira plus de façon générale et absolue ; Dieu n’est plus celui qui fait pleuvoir sur les bons et sécher et rôtir les moins bons ; il fera briller son soleil sur les justes et les injustes dira aussi le NT. La création aussi est renouvelée, recommencée, reprise et pour toujours ; d’autres étapes viendront la compléter et lui donner un sens mais tout est là poser, pour que ça marche.
Comme pour nous dire que l’intelligence seulement, les facultés humaines seules ne sont pas suffisantes pour un monde une maison bien équipée. La piété seule, la religion seule et dominante n’est pas souhaitable  car elle maintien la créature de Dieu dans une soumission infantile et peu créatrice. L’association de l’intelligence de l’humain et sa faculté à dire merci à Dieu à lui être reconnaissant va résolument tout changer : les humains - Dieu et le monde.

La terre, notre veille terre dépend aussi de nous, elle est promise à  la bienveillance de Dieu. Il ne s’agit pas de tout garder en l’état mais d’entrer dans un processus de création et de re-création ou de création continuée qui passe par nous notre intelligence et notre foi mélangée pour toujours cela sera un signe que nous pouvons contrôler et même parfois faire reculer cette méchanceté qui gît au fond du cœur des hommes. Dieu est lucide pour nous et avec nous, Il nous invite – et c’est cela sa patience - à garder et sauvegarder sa création, il nous rend capable d’agir intelligemment d’espérer avec confiance et de croire avec amour.
 
 

jeudi 1 août 2013

Un conservateur habile en rhétorique

Article paru dans "Le Monde" daté vendredi 2 août 2013

Le pape François n'est pas un révolutionnaire




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Olivier Bobineau
     Sociologue
 
Le pape François a donné sa première conférence de presse dans l'avion qui le menait de Rio de Janeiro à Rome dans la nuit de dimanche 28 à lundi 29 juillet. Depuis qu'il occupe le siège de Pierre, il propose une tout autre image de sa fonction que Benoît XVI. Son style est nouveau - langage non magistral, sens de la formule spontanée, simplification du protocole - et surtout il manifeste une plus grande proximité avec " le peuple, à commencer par les plus pauvres et les plus faibles ", sans oublier les jeunes à Rio, qui ont apprécié le changement de ton.
 
Tout le monde reconnaît que le successeur de Pierre est en train d'opérer un changement important dans l'Eglise catholique. D'ailleurs, l'affection populaire le prénomme déjà le " bon pape François " en référence à Jean XXIII qui fit souffler un vent de réforme avec Vatican II (1962-1965).
 
Notre point de vue prend le contre-pied de cette façon de penser. Aucun changement d'importance sur le plan structurel n'est à attendre. Le style nouveau et la mise en scène renvoient à une méthode d'argumentation théologique très ancienne, développée notamment par les jésuites : la casuistique.
 
Conçue comme une forme d'argumentation, la casuistique est un art rhétorique qui confronte le cas particulier et la jurisprudence, d'une part, à un ensemble de principes généraux, d'autre part. Les jésuites s'en emparent au XVIe siècle pour lutter contre la réforme protestante. L'ambition est de convertir en masse à " la vraie religion " en adaptant, autant que faire se peut, les principes originels... sans - trop - en trahir l'esprit.
 
Quatre piliers ou " 4 p " constituent la casuistique jésuite  : proximité, pragmatisme, principe et... performance. Le pape François, premier jésuite à occuper la fonction papale, sait les mettre à l'oeuvre dans notre société par le truchement des médias.
 
La proximité, tout d'abord. La casuistique enseigne qu'il faut être empathique et solidaire des cas particuliers, de ce qui semble petit, marginalisé pour remonter vers le plus général, vers le plus central par touches successives. François ne fait pas autre chose en simplifiant le protocole pontifical, en habitant dans une modeste demeure, en se rendant accessible au peuple.
Solidarité encore avec ce qui est abandonné, lorsqu'il jette une couronne de fleurs dans les eaux de Lampedusa pour commémorer les centaines de migrants naufragés. Solidarité avec les plus humbles et " coup de com " lorsqu'il ne va pas au concert de musique classique donné au Vatican en l'honneur de l'année de la foi, le 23 juin, en déclarant : " Je ne suis pas un prince de la Renaissance, qui écoute de la musique classique plutôt que de travailler. " Il demande non seulement aux jeunes mais aussi aux... journalistes de l'aider à aller dans le sens de " l'empathie " et de " collaborer pour le bien de la société ".
 
Autre pilier, le pragmatisme. S'orienter vers l'action concrète, agir au coeur du monde en mettant au premier plan la pratique plutôt que la théorie, le pape François ne fait pas autre chose quand il revendique sa simplicité et son souci permanent d'aller sur le terrain quitte à créer des bousculades, comme aux Journées mondiales de la jeunesse. Pragmatisme encore, quand on sait qu'avec plus de 7 millions d'abonnés sur Twitter, le " pape courage ", " homme de l'année " - selon l'édition italienne du Vanity Fair - supplante le dalaï-lama, chef spirituel jusque-là le plus populaire sur ce réseau social. Pragmatisme enfin quand il s'attaque à la réforme de la banque du Vatican, instaurant une " enquête de terrain " et déclarant non sans un certain sens de la formule : " Ne vous laissez pas tenter par l'argent. Saint Pierre n'avait pas de compte en banque. "
 
Troisième pilier, le rappel des principes originels. Mariage gay et avortement ? Lors de sa conférence de presse, le pape répond sèchement : " Vous connaissez la position de l'Eglise. " Place des femmes ? " L'Eglise est féminine ", soulignant la primauté de Marie sur l'institution. Le pape ne déroge à ce que les Pères de l'Eglise ont déjà écrit. Ordination des femmes ? Il répond : " Jean Paul II a fermé la porte. " Soit, mais dans la mesure où aucune parole évangélique n'interdit de donner une place prééminente aux femmes dans la communauté des fidèles, pourquoi n'ouvre-t-il pas cette porte ? Homosexualité ? Il considère, en se référant explicitement au Catéchisme de l'Eglise catholique (1992) rédigé par ses deux prédécesseurs, qu'" on ne doit pas marginaliser ces personnes qui doivent être intégrées dans la société ". Cependant, il omet de souligner que ce même ouvrage déclare que " les actes d'homosexualité se présentent comme des dépravations graves ", " intrinsèquement désordonnés ", " contraires à la loi naturelle ". Et si les homosexuels doivent " être accueillis avec respect, compassion et délicatesse ", " ils ne sauraient recevoir d'approbation en aucun cas " (§ 2 357, § 2 358).
 
A priori, le pape actuel ne ferait que s'inscrire dans la continuité de Jean Paul II et Benoît XVI, perpétuant les principes traditionnels de la morale chrétienne. A posteriori, deux indices pourraient signifier un certain retour au conservatisme moral pré-Vatican II.
 
Premier indice, François rappelle régulièrement l'importance du combat des croyants contre " le diable " lors de ses homélies. On retourne cinquante ans en arrière. Second indice : sa sortie contre le lobbying gay. Derrière cette attaque contre le pouvoir d'influence des gays, se trouve " le " modèle du lobbying pour la conscience catholique : la franc-maçonnerie. Or, François, au bout de quatre mois de pontificat, remet au goût du jour cette société secrète, alors que le droit canon de 1983 ne la mentionne pas, pas plus que le Catéchisme de l'Eglise catholique de 1992. Le successeur de Pierre aurait-il peine à masquer sa nostalgie d'un ordre moral disparu dans les sociétés européennes mais pas en Amérique du Sud ?
 
La question se pose d'autant plus que sa communication semble performante, conformément au dernier pilier de la casuistique. N'arrive-t-il pas à convertir, en bon casuiste, à sa vision de l'Eglise observateurs et fidèles, de plus en plus enthousiastes ? Pour notre part, nous attendrons la mise en oeuvre des réformes pour nous prononcer.
 
Olivier Bobineau Sociologue est l’auteur de « L’empire des papes. Une sociologie du pouvoir dans l’Eglise » CNRS Editions 300 p. 22 €
 
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