jeudi 1 août 2013

Un conservateur habile en rhétorique

Article paru dans "Le Monde" daté vendredi 2 août 2013

Le pape François n'est pas un révolutionnaire




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Olivier Bobineau
     Sociologue
 
Le pape François a donné sa première conférence de presse dans l'avion qui le menait de Rio de Janeiro à Rome dans la nuit de dimanche 28 à lundi 29 juillet. Depuis qu'il occupe le siège de Pierre, il propose une tout autre image de sa fonction que Benoît XVI. Son style est nouveau - langage non magistral, sens de la formule spontanée, simplification du protocole - et surtout il manifeste une plus grande proximité avec " le peuple, à commencer par les plus pauvres et les plus faibles ", sans oublier les jeunes à Rio, qui ont apprécié le changement de ton.
 
Tout le monde reconnaît que le successeur de Pierre est en train d'opérer un changement important dans l'Eglise catholique. D'ailleurs, l'affection populaire le prénomme déjà le " bon pape François " en référence à Jean XXIII qui fit souffler un vent de réforme avec Vatican II (1962-1965).
 
Notre point de vue prend le contre-pied de cette façon de penser. Aucun changement d'importance sur le plan structurel n'est à attendre. Le style nouveau et la mise en scène renvoient à une méthode d'argumentation théologique très ancienne, développée notamment par les jésuites : la casuistique.
 
Conçue comme une forme d'argumentation, la casuistique est un art rhétorique qui confronte le cas particulier et la jurisprudence, d'une part, à un ensemble de principes généraux, d'autre part. Les jésuites s'en emparent au XVIe siècle pour lutter contre la réforme protestante. L'ambition est de convertir en masse à " la vraie religion " en adaptant, autant que faire se peut, les principes originels... sans - trop - en trahir l'esprit.
 
Quatre piliers ou " 4 p " constituent la casuistique jésuite  : proximité, pragmatisme, principe et... performance. Le pape François, premier jésuite à occuper la fonction papale, sait les mettre à l'oeuvre dans notre société par le truchement des médias.
 
La proximité, tout d'abord. La casuistique enseigne qu'il faut être empathique et solidaire des cas particuliers, de ce qui semble petit, marginalisé pour remonter vers le plus général, vers le plus central par touches successives. François ne fait pas autre chose en simplifiant le protocole pontifical, en habitant dans une modeste demeure, en se rendant accessible au peuple.
Solidarité encore avec ce qui est abandonné, lorsqu'il jette une couronne de fleurs dans les eaux de Lampedusa pour commémorer les centaines de migrants naufragés. Solidarité avec les plus humbles et " coup de com " lorsqu'il ne va pas au concert de musique classique donné au Vatican en l'honneur de l'année de la foi, le 23 juin, en déclarant : " Je ne suis pas un prince de la Renaissance, qui écoute de la musique classique plutôt que de travailler. " Il demande non seulement aux jeunes mais aussi aux... journalistes de l'aider à aller dans le sens de " l'empathie " et de " collaborer pour le bien de la société ".
 
Autre pilier, le pragmatisme. S'orienter vers l'action concrète, agir au coeur du monde en mettant au premier plan la pratique plutôt que la théorie, le pape François ne fait pas autre chose quand il revendique sa simplicité et son souci permanent d'aller sur le terrain quitte à créer des bousculades, comme aux Journées mondiales de la jeunesse. Pragmatisme encore, quand on sait qu'avec plus de 7 millions d'abonnés sur Twitter, le " pape courage ", " homme de l'année " - selon l'édition italienne du Vanity Fair - supplante le dalaï-lama, chef spirituel jusque-là le plus populaire sur ce réseau social. Pragmatisme enfin quand il s'attaque à la réforme de la banque du Vatican, instaurant une " enquête de terrain " et déclarant non sans un certain sens de la formule : " Ne vous laissez pas tenter par l'argent. Saint Pierre n'avait pas de compte en banque. "
 
Troisième pilier, le rappel des principes originels. Mariage gay et avortement ? Lors de sa conférence de presse, le pape répond sèchement : " Vous connaissez la position de l'Eglise. " Place des femmes ? " L'Eglise est féminine ", soulignant la primauté de Marie sur l'institution. Le pape ne déroge à ce que les Pères de l'Eglise ont déjà écrit. Ordination des femmes ? Il répond : " Jean Paul II a fermé la porte. " Soit, mais dans la mesure où aucune parole évangélique n'interdit de donner une place prééminente aux femmes dans la communauté des fidèles, pourquoi n'ouvre-t-il pas cette porte ? Homosexualité ? Il considère, en se référant explicitement au Catéchisme de l'Eglise catholique (1992) rédigé par ses deux prédécesseurs, qu'" on ne doit pas marginaliser ces personnes qui doivent être intégrées dans la société ". Cependant, il omet de souligner que ce même ouvrage déclare que " les actes d'homosexualité se présentent comme des dépravations graves ", " intrinsèquement désordonnés ", " contraires à la loi naturelle ". Et si les homosexuels doivent " être accueillis avec respect, compassion et délicatesse ", " ils ne sauraient recevoir d'approbation en aucun cas " (§ 2 357, § 2 358).
 
A priori, le pape actuel ne ferait que s'inscrire dans la continuité de Jean Paul II et Benoît XVI, perpétuant les principes traditionnels de la morale chrétienne. A posteriori, deux indices pourraient signifier un certain retour au conservatisme moral pré-Vatican II.
 
Premier indice, François rappelle régulièrement l'importance du combat des croyants contre " le diable " lors de ses homélies. On retourne cinquante ans en arrière. Second indice : sa sortie contre le lobbying gay. Derrière cette attaque contre le pouvoir d'influence des gays, se trouve " le " modèle du lobbying pour la conscience catholique : la franc-maçonnerie. Or, François, au bout de quatre mois de pontificat, remet au goût du jour cette société secrète, alors que le droit canon de 1983 ne la mentionne pas, pas plus que le Catéchisme de l'Eglise catholique de 1992. Le successeur de Pierre aurait-il peine à masquer sa nostalgie d'un ordre moral disparu dans les sociétés européennes mais pas en Amérique du Sud ?
 
La question se pose d'autant plus que sa communication semble performante, conformément au dernier pilier de la casuistique. N'arrive-t-il pas à convertir, en bon casuiste, à sa vision de l'Eglise observateurs et fidèles, de plus en plus enthousiastes ? Pour notre part, nous attendrons la mise en oeuvre des réformes pour nous prononcer.
 
Olivier Bobineau Sociologue est l’auteur de « L’empire des papes. Une sociologie du pouvoir dans l’Eglise » CNRS Editions 300 p. 22
 
© Le Monde

 

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