mardi 16 octobre 2012

À propos du « mariage pour tous »


Déclaration du Conseil de la Fédération protestante de France à propos du "mariage pour tous"  le 13 octobre 2012

Depuis leur création au 16e siècle les Églises protestantes n’ont jamais retenu le mariage au nombre des sacrements. Elles ont ainsi renoncé à placer sous le contrôle de l’Église l’acte constitutif du couple et de la famille1.
C’est dire qu’elles ne remettent pas en question la légitimité de l’État à légiférer sur le mariage. Bien que tout concoure à faire du mariage de personnes du même sexe le sujet de toutes les confrontations, la Fédération protestante de France, constatant que ce n’est pas le cœur de la foi chrétienne n’entend pas entrer en campagne.
Cela ne lui interdit pas de donner un avis. En s’exprimant sur le projet de « mariage pour tous », la Fédération protestante de France ne cherche pas à clore un débat, engagé depuis plusieurs années, entre ses Églises membres, au sein de ces Églises elles-mêmes, un débat qui traverse aussi certainement chacun. Elle refuse aussi bien les affrontements binaires que le relativisme et souhaite valoriser le dialogue.

Depuis longtemps les homosexuels sont l’objet d’intolérance, de discriminations multiples et de rejet. Il est certain que la tradition chrétienne dans son ensemble a contribué à la condition qui leur a été ainsi faite. La Fédération protestante de France regrette l’ostracisme et parfois la persécution dont ils ont été et sont encore l’objet. Elle comprend leur désir de reconnaissance et soutient leur demande de sécurité juridique accrue.
La Bible évoque l’homosexualité. Selon la lecture qui est faite des textes les positions peuvent être immédiatement intransigeantes. L’attitude prise à l’égard de l’homosexualité peut même devenir pour certains un des principaux critères de la fidélité chrétienne aujourd’hui. Or, quelque interprétation qu’on donne des textes du Lévitique2 ou de ceux de Paul pour le Nouveau Testament3, il faut constater que Jésus dans les Évangiles, n’aborde pas ce sujet. Son silence ne signifie évidemment pas approbation. Il indique en tout cas que les questions liées à la sexualité étaient pour lui manifestement moins centrales que celle de l’argent et du pouvoir, par exemple. Il ne s’agit donc pas de faire de l’homosexualité et du mariage des personnes de même sexe le centre du débat théologique.
La question est fondamentalement sociale et collective. Elle relève de la façon dont une société se perçoit et se construit et des symboles dont elle marque le champ de son identité. Or sur ce point, il faut dire clairement que les distinctions opérées entre homosexualité et hétérosexualité, ne sont pas fondamentalement le reflet d’un moralisme désuet, mais relèvent d’une exigence profonde du corps social. Celui-ci demande à être structuré, symboliquement et réellement, par la présentation et l’acceptation d’une différence originelle et fondamentale qui traverse jusqu’au plus intime des corps et des manières d’être. Considérer toutes les formes de sexualité comme indifférentes, reviendrait en fait à empêcher toute rencontre véritable et tout métissage réels, parce que tout serait déjà imaginairement mélangé et nivelé.
Le mariage n’est pas la fête de l’amour, la mise en scène de sentiments, mais une organisation sociale qui contribue à structurer les relations en symbolisant la différence entre générations, entre les sexes, entre épousables et non épousables. Il a toujours, selon ses diverses formes culturelles, voulu mettre « de la clarté dans les faits et de la hiérarchie dans les valeurs » (France Quéré). Il est le lieu où se construisent les rapports entre les sexes et les générations.

Il ne s’agit pas de morale mais de symbole. C’est pourquoi tout en encourageant ses membres à l’accueil respectueux des personnes homosexuelles, sans contester aux pouvoirs publics leur responsabilité législative, la Fédération protestante de France estime que l’actuel projet de « mariage pour tous » apporte de la confusion dans la symbolique sociale et ne favorise pas la structuration de la famille. Il n’est pas question ici de morale mais d’anthropologie et de symboles.
La Fédération protestante de France souhaite exprimer à cet égard sa très vive préoccupation si, au-delà du « mariage pour tous », une réforme du droit de la filiation devait s’engager sans être précédée d’un vaste débat public analogue à celui qui a précédé l’adoption des lois de bioéthique par le Parlement.


N. B. : La Fédération protestante de France n’est pas une instance doctrinale, chaque Église membre mène pour son propre compte et selon ses propres modalités une réflexion théologique sur ces questions.

1. Doyen Jean Carbonnier dans « La sexualité » texte de la Fédération protestante de France (Centurion-Labor et fides 1975) p. 98.
2. Lévitique 18.22
3. Romain 1.24-28

 

lundi 8 octobre 2012

Que dois-je faire pour être heureux ? Ou hériter, avoir part à la vie, la vraie vie ?

Evangile selon Marc ch. 10 :

17  Comme il se mettait en route, quelqu’un vint en courant et se jeta à genoux devant lui ; il lui demandait : « Bon Maître, que dois–je faire pour recevoir la vie éternelle en partage ? »

18  Jésus lui dit : « Pourquoi m’appelles–tu bon ? Nul n’est bon que Dieu seul.

19  Tu connais les commandements : Tu ne commettras pas de meurtre, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage, tu ne feras de tort à personne, honore ton père et ta mère. »

20  L’homme lui dit : « Maître, tout cela, je l’ai observé dès ma jeunesse. »

21  Jésus le regarda et se prit à l’aimer ; il lui dit : « Une seule chose te manque ; va, ce que tu as, vends–le, donne–le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, suis–moi. »

22  Mais à cette parole, il s’assombrit et il s’en alla tout triste, car il avait de grands biens.

23  Regardant autour de lui, Jésus dit à ses disciples : « Qu’il sera difficile à ceux qui ont les richesses d’entrer dans le Royaume de Dieu ! »

24  Les disciples étaient déconcertés par ces paroles. Mais Jésus leur répète : « Mes enfants, qu’il est difficile d’entrer dans le Royaume de Dieu !

25  Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume de Dieu. »

26  Ils étaient de plus en plus impressionnés ; ils se disaient entre eux : « Alors qui peut être sauvé ? »

27  Fixant sur eux son regard, Jésus dit : « Aux hommes, c’est impossible, mais pas à Dieu, car tout est possible à Dieu. 

Que dois-je faire pour être heureux ? Ou hériter, avoir part à la vie, la vraie vie ?


 C’est une question sans doute centrale qui a occupé les humains toujours et partout. Cette question : que dois-faire pour être heureux c’est aussi la question qui apparaît à des moments charnières de l’existence des humains ou à des temps particuliers où l’on bascule parfois  sans apercevoir d’un monde vers un autre. Pendant la guerre ou après la guerre, dans la maladie ou après la maladie, dans la jeunesse ou la force de l’âge ou la vieillesse, la question retentit sans cesse et les réponses données sont aussi variables que les temps les lieux et les personnes qui la posent.

Au temps de la rédaction des évangiles et même avant cette rédaction, face aux tourments, aux guerres et aux rivalités religieuses dans le monde juif en particulier, deux sortes de réponses sont données ou proposées.

Une réponse pour le peuple dans sa grande majorité, une réponse populaire d’une part et une réponse élitiste une sorte de voie supérieure et royale en quelque sorte. La réponse populaire ce sera : fais le bien à travers des codes que la morale ancienne ou traditionnelle enseigne. Et cela paraît fort pertinent tant les besoins sont immenses et criants. Occupe-toi des autres, respecte-les, et deviens un être humain concerné par ce qui t’entoure. Le peuple juif a mis en pratique cela et l’on en trouve des traces fortes et éminentes dans le nouveau testament qui a repris cette orientation : la création des diacres dans le livre des Actes ou encore la collecte faite à l’initiative de Paul pour l’Eglise mère démunie de Jérusalem.

Une réponse pour quelques uns, une réponse ciblée qui sera en opposition avec le reste de la société. C’est la réponse des disciples qui laissent tout et qui quitte la vie séculière et vont vivre avec d’autres les principes élevées de la morale dans un cadre étroit et fermé. Ce sera alors la naissance du monachisme ou plutôt ou encore l’apparition de groupes particuliers qui construisent une autre vie avec d’autres règles plus radicales et d’autres horizons au cœur du monde jugé et condamné. La communauté des Esséniens à Qumran par exemple, est le type et même l'archétype de ce genre de démarche.  

La tension sera vive entre les deux réponses ; le choix peu évident. La première réponse risque de conduire à la dissolution à l’éparpillement et au manque de visibilité de la spécificité chrétienne ; tout le monde est vaguement et globalement chrétien mais plus personne ne se revendique comme tel. On dit même que notre société est d’inspiration chrétienne, dans laquelle les chrétiens se font rares.  C’est la réussite paradoxale et ambigüe du christianisme alors de disparaître en  diffusant ses valeurs reconnues par tous.
La deuxième réponse court le risque d’être comprise comme celle du groupe fermé, comparable à la secte des purs et des durs. C’est au fond la réponse de celles et ceux qui se soucient peu de leurs semblables mais qui se préoccupent de leur vie personnelle de leur salut personnel comme l’on disait autrefois !
Notre vocation de chrétien serait-elle alors de choisir entre ces deux pistes ? La place de l’Eglise ressemble t-elle plutôt au monastère ou bien est-elle à l’image d’autres groupes humains qui se partagent l’espace social et religieux de notre temps ? En d’autres termes devons-nous, nous faire remarquer par ce que nous sommes et surtout par ce que nous croyons ; ou au contraire devons témoigner au compte goutte c'est-à-dire sans faire de vague excessive et rester dans un relatif anonymat qui ne gêne personne et qui nous assure une certaine tranquillité ?

Le texte de la rencontre de Jésus avec le jeune homme riche et les réactions des disciples pourrait être une tentative de  réponses à nos questions ; et même pourrait être une synthèse des points de vues en question.

1-     Jésus n’est pas là pour condamner la richesse. Le christianisme n’est pas réduit à un idéal de pauvreté ; même si, dans son histoire en des temps particuliers, il y a été contraint tant sa propre richesse matérielle devenait insolente aux yeux de tous. L’homme rencontré par Jésus n’est pas condamné il est même, ce qui est rare, déclaré « aimé »  par le Christ. « Il le regarda et il l’aima ». Avant de le rendre triste par la demande d’un acte de d’abandon, un acte de délestage, cet homme est pris en considération. Cet homme est le représentant symbolique d’un nouveau mode d’appartenance au christianisme. Il est le type du nouveau disciple qui ne suit pas en permanence  le Maître comme les Douze. Il est le représentant de celle et ceux qui croisent la route du Seigneur. Presque par hasard. « Comme il se mettait en route quelqu’un vient en courant et lui barra la route et se jeta à ses genoux… » Il est le représentant d’une trajectoire et non d’un cercle.

2-    Le christianisme a une dimension dynamique d’accueil. En chemin.. en marchant.. comme si rien ni personne n’était installé. La rencontre efficace s’opère dans cette rencontre éphémère où ma question où la question de l’autre est reçue et accueillie. Même si le résultat n’est pas très important. Même si le résultat n’est pas pour tout de suite. Ici il n’y a pas conversion mais conversation qui entraine l’amour du Christ. Au fond faire ce qu’on doit faire, assurer un service même minimum comme cet homme qui pratique fidèle une partie de la loi de Moïse, ce n’est pas si mal. A aucun moment Jésus dit que cet notoirement insuffisant.

3-    La rencontre avec le Christ doit envisager un pas de plus que tous ne peuvent pas réaliser ou vivre. Un acte de délestage. Un acte de renoncement de ce je possède, richesse, savoir, conviction, relation. Le « suivre Jésus » (la Nachfolge de D. Bonhoeffer)  implique un -laisser-là- un dépôt de ce qui encombre ; elle implique une nouvelle manière de vivre ou de comprendre l’existence renouvelée. Il faut noter que cet abandon ne vient pas encombrer Jésus lui-même ; ce qui est donné n’est pas pour le groupe de Jésus, n’est pas pour l’Eglise qui s’enrichirait sans cesse ; il est pour une autre cause pour un autre organisme au service de celles et ceux qui manquent vraiment de ce qui est nécessaire.

4-    Enfin les disciples et Pierre toujours à l’affût, représentent l’autre solution, l’autre modèle d’appartenance celui de la vie radicalement abandonnée et changée pour vivre avec celles et ceux qui ont fait un choix identique. C’est la solution de la sauvegarde de l’Eglise pour elle-même.

Cette notion semble aussi accepter par Jésus lui-même, tout laisser pour recevoir au centuple. Pierre lui dit : Nous nous avons tout laissé pour te suivre…Les Douze ont sûrement fait un effort ils ont changé de vie et pourtant cela ne suffit pas encore ; dans l’ordre du don et du renoncement on n’est jamais arrivé ; on n’est jamais au bout du compte. Et croire que cela serai possible c’est finalement croire que nous pouvons nous mêmes réaliser le salut et faire autrement dit, notre bonheur.

5-    Cette page d’évangile si connue nous dit qu’au fond il ne s’agit pas de choisir entre deux modèles entre deux solutions radicales celle du tout-venant et celle des disciples reconnus et officiels. Cette page d’évangile nous interroge sur notre chemin et sur les rencontres que nous y faisons, celle du Christ parfois et celles des autres, souvent. Cette histoire de disciples nous invite à réaliser où nous sommes, dans quel camp, dans quelle catégorie ? Si nous sommes ici aujourd’hui il y a des chances  que nous sommes du côté des disciples reconnus, du bon côté en quelque sorte mais pas encore arrivés, pas encore dans la « suivance » du Christ, mais en chemin. Parmi nous il y a aussi les occasionnels, les provisoires, celles et ceux qui viennent voir entendre et rencontrer et qui pratiquent déjà une vraie et bonne morale une vraie obéissance mais qui ne connaissent pas encore le geste du don, le geste de la dépossession de ce qui encombre nos vies en quête de bonheur…

Finalement, la communauté de l’Eglise ne peut pas et n’a pas à choisir ce quelle doit être et ce qu’elle doit devenir. Elle n’est pas le monastère isolé et abrité des bruits et des tourments du monde ; elle n’est pas non plus, un groupe quelconque anonyme qui doit disparaître dans le paysage du monde. La communauté de l’Eglise c’est une synthèse. C’est au fond le monastère, l’abbaye au cœur de la cité, c’est et devrait être la possibilité de la rencontre et de l’accueil sans condition des questions et des remarques des autres ; et la possibilité de donner du prix et du sens à nos vies en quête de joie et de bonheur.

Il n’y a pas de recette magique pour passer du « tout triste » à trouver le bonheur véritable ou découvrir la joie imprenable du royaume !

Il n’y a qu’une rencontre possible du Christ dans le mouvement de la rencontre des autres et dans le geste d’abandon de ce que je crois posséder qui conduit à La Sagesse et à la découverte d’une vraie Parole de bonheur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

dimanche 30 septembre 2012

Du blasphème....


Par Olivier Abel.

Le monde musulman semble en feu, et nous sommes effrayés par la disproportion des réactions, le sentiment d’amalgame, le profond différend culturel que ce nouvel épisode dévoile. Les propos qui suivent visent non à dénouer le problème, mais à en distinguer quelques uns des brins. Qu’est-ce donc qu’un blasphème, qu’une offense ? Après tout un écrit, un film, ou un dessin ne font pas de violence, ne font pas de mal, au sens physique du terme. Il faut sans cesse rétablir les proportions et la réciprocité. Et pourtant il faut entendre la plainte qui s’exprime dans ces troubles.

Le paradoxe tient au fait que ce qui est un tragique blasphème pour les uns est une comédie ridicule pour les autres. C’est la leçon de critique historique que donne le Dictionnaire de Pierre Bayle, dans une période où l’intolérance religieuse régnait en France et plus largement en Europe : il n’y a blasphème que s’il est commis « selon la doctrine même du blasphémateur ». Bayle ironise : « Encore que le Temple de Delphes fût consacré à un faux Dieu, c’était néanmoins une impiété et un sacrilège que de le piller lorsqu’on croyait qu’Apollon était un vrai Dieu ». Le philosophe Wittgenstein écrivait plus récemment quelque chose de très semblable : « Que quelque chose soit ou non une faute – c’est une faute dans un système particulier. Exactement comme tel coup est une faute dans un jeu particulier et non pas dans un autre ». C’est pourquoi le blasphème est toujours le fait de l’ « autre ».

Le blasphème met donc en jeu deux différences qu’il exacerbe. D’une part la différence entre le langage ou la forme de vie de l’émetteur, et ceux du récepteur. Il faut être deux et le blasphème suppose la rencontre entre la provocation de l’émetteur et le sentiment d’offense du récepteur — les deux en sont donc responsables, en proportion variable, et il ne faut d’ailleurs pas confondre la responsabilité pénale et la responsabilité politique. Mais d’autre part le blasphème exacerbe la différence entre ceux pour qui les mots, les images, sont graves ou importants, et ceux pour qui rien n’est grave ni important. Il faudrait que les uns apprennent à ne pas accorder tant d’importance à de telles satires, et que les autres apprennent à mesurer l’importance de ce qu’ils font et disent, parfois. Et dans le cas qui nous occupe s’y ajoute le différend entre une culture « iconique », profondément basée sur la représentation, la ressemblance, l’image, et une culture « aniconique », basée profondément sur l’interdit de la représentation, l’incommensurable, l’incomparable.

Il est arrivé que des intellectuels ou des artistes musulmans demandent à des pays « occidentaux » de les protéger et de garantir leur liberté d’expression. C’est une liberté vitale, non seulement pour les individus, mais pour les sociétés : une société qui interdit ce qui brise sa propre complaisance à elle-même, son auto-flatterie, est une société malade. En ce sens on devrait dire que pour les démocraties la liberté d’expression n’est pas négociable : mais justement dès lors, cela devient notre sacré, notre religion, et qu’est ce qui viendra briser notre complaisance de libéraux, notre auto-flatterie de société libre et ouverte ?

Mais de l’autre côté il ne faut pas confondre les libertés que l’on peut prendre à l’égard de sa propre culture, pour en transgresser l’ordre, en bouleverser les présuppositions, avec les outrages et insultes à l’égard d’autres traditions, d’autres cultures que la sienne — ces injures participent de ce choc, non tant des civilisations que des « incultures », qui nous menace aujourd’hui de son manichéisme haineux et ignorant. Pour ceux qui pratiquent ainsi l’injure, tout semble dérisoire et comique, et finalement vulgaire. Le vulgaire, c’est l’insensibilité au tragique. Et cette vulgarité est dangereuse parce qu’humiliante, et que l’humiliation est une violence à retardement, qui prépare les violences de demain. Le danger vient toujours de ceux qui se sentent trop faibles, discrédités dans leur propre parole, dans ce qu’ils respectent. Face à l’humiliation il ne s’agit pas seulement de respecter l’autre, mais de respecter ce qu’il respecte, d’en tenir compte.

Sous François 1er, ceux qui étaient acquis aux idées de la Réforme tenaient les processions catholiques et leurs images comme de ridicules superstitions, ils étaient perçus comme blasphémateurs et c’est ainsi que les premiers massacres ont commencé : c’est pourquoi Calvin n’a cessé de les appeler à l’exil, pour faire cesser les provocations inutiles et les soustraire à ce processus périlleux. Mais aujourd’hui la mondialisation est passée par là, une mondialisation des techniques de communication (Youtube, etc), mais aussi une mondialisation des émotions : qui, naguère, aurait pris au sérieux un pasteur fou qui veut brûler des exemplaires du Coran ? Aujourd’hui on n’a plus le temps de filtrer, de différer, d’interpréter, de hiérarchiser. On est en « direct » : c’est le paradoxe fou d’une « médiatisation immédiate ». Le facteur principal du danger est qu’on ne peut plus mettre de distance et séparer ceux pour qui c’est juste une mauvaise blague, et ceux pour qui il s’agit d’une humiliation inexpiable. Ils cohabitent dans un monde qui s’est rétréci. Ceux qui s’estiment « libres » ne peuvent plus partir ailleurs pour constituer des « sociétés libres », de même qui ceux qui s’estiment agressés ne peuvent fermer leurs frontières et leurs écrans à ce qui se fait ailleurs dans le monde.

jeudi 20 septembre 2012

Ne pas caricaturer le débat sur les caricatures...


Par Stéphane Lavignotte
 

Le débat sur les caricatures n’a-t-il pas cette violence en raison de notre difficulté à faire la part des différents niveaux auquel il sollicite chacun de nous ? Ne nous met-il pas dans cette gêne en raison de la difficulté que nous avons à construire à la fois cette différenciation des niveaux, et à trouver un espace public bienveillant où les rassembler et les articuler ?

Premier niveau, j’exprime d’abord un point de vue personnel, de croyant ou de « non-croyant » qui n’a pas moins de croyances. Pour ma part, je dirais par exemple comme protestant : avec le bibliste et dessinateur Jean-Pierre Molina, s’appuyant sur la lecture des exagérations des récits de l’Ancien testament et les paraboles de Jésus, je pense qu’en théologie, la dérision peut-être une forme du respect et la caricature l’opposé de l’idole. En effet, une image délibérément déformée empêche de se prosterner devant elle. La caricature - quand elle est réellement critique de la religion, et pas incitation à la haine de l’autre - a un éminent intérêt : elle me rend sensible aux caricatures dans lesquels j’enferme moi-même les choses auxquelles je crois - y compris si j’ai une interdiction de les représenter - jusqu’à les transformer en idole. Du point de vue de ma foi, j’ai besoin qu’on caricature, qu’on critique le Christ qui guide ma vie, pour me garder de le transformer en idole et m’empêcher de me transformer en idolâtre.

Mais j’exprime là un point de vue subjectif concernant ma foi personnelle. Je ne peux pas dicter à un autre croyant - a fortiori d’une autre religion - comment il traite cette question du point de vue de sa subjectivité. Cela ne veut pas dire que le dialogue sur le sujet serait impossible. Je peux passer du niveau personnel à celui du niveau inter-religieux : je veux le comprendre pour faire évoluer ma vision de Dieu, du beau et du juste ; j’exprime mon sentiment et je le mets à disposition du dialogue.

Je peux alors poser une question commune. Par exemple : Dieu, Jésus ou Mohamed sont-ils uniquement des figures de la subjectivité privée ? Dieu n’a-t-il offert ces histoires qu’aux croyants et aux administrations religieuses ? Ne les a-t-il pas offert au monde, au monde entier, aux croyants comme aux bouffeurs de croyants ? Si Dieu les a offert au monde, les croyants et les pouvoirs religieux ne sont pas théologiquement légitimes à pouvoir définir quelle est la seule image autorisée des personnages des traditions spirituelles. En les enfermant dans la répétition à l’identique de la tradition, en les soumettant à leurs intérêts de machines administratives, en les enfermant dans leurs imaginaires sociaux, les rapports de classe ou leurs rapports de genre - ce qui est inévitable mais c’est là que la critique est fructueuse - les croyants et les administrations religieuses ne figent-ils pas en idoles Bouddha, Mahomet, Jésus ? J’ai la conviction que si et qu’ils leurs font perdre tout caractère subversif.

Mais c’est là un débat de croyants. Les croyants vivent aussi - non de manière clivée, mais avec des continuités et des contradictions qu’il faut penser - sur un autre plan : celui de la politique. Je dois donc passer au niveau public, qui a ses propres croyances. Dans un régime démocratique, le principe général est que tout ce qui est dans l’espace public peut-être soumis au débat. La décision publique, les valeurs de la société, les actes et les opinions des acteurs publics sont soumis à un débat, ils ne sont plus depuis les Lumières imposés par un état ou une administration religieuse. Mohammed, Jésus, Bouddha ne sont pas seulement les figures de nos croyances privées - à la limite cela arrangerait les laïcards les plus féroces - ils sont aussi des personnages publics, ils inspirent des raisonnements et des engagements publics. Il est difficile d’invoquer pour eux dans le même temps le droit à l’espace public et l’exception quant au principe démocratique de mise en débat qui le définit.

Il est vrai qu’il y a des exceptions à la mise en débat public. Il y a la vie privée. Mais non seulement, comme on vient de le dire, les croyances débordent du privé sur le public, mais on peut se demander dans quelle mesure, un comportement exposé publiquement - mettre en scène sa vie de famille dans la propagande politique, avoir une visibilité religieuse en public, etc. - ne doit pas dès lors être soumis aux règles de l’espace public, donc du débat. Autre exception au droit d’expression, les expressions racistes : elles ne sont pas considérées comme des expressions mais comme étant en elles-mêmes des actes de violences et pouvant entraîner des actes de violences. La législation sur l’interdiction des propos sur la négation de la Shoah en est une variante, condamnant une forme d’expression raciste qui avait trouvé une manière vicieuse de contourner la loi. A la différence de l’équipe de Charlie-Hebdo et de Caroline Fourest, je crois que l’islamophobie - cacher du racisme anti-arabe sous une critique de la religion - existe, se développe. Les divers procès gagnés par le MRAP montrent que la loi permet de réprimer, ce nouveau détour raciste. La dernière plainte déposée par l’association permettra de dire si le dessin sur « le prophète à la bombe dans le turban » est de l’ordre du racisme ou de la critique de la religion. La frontière est parfois mince entre les deux, la justice est là pour trancher, et nous avons le droit d’ici-là d’en débattre dans la limite du respect des personnes, voir des biens.

Mais le droit n’est pas la seule dimension de l’espace public. On peut même penser qu’il serait dangereux de lui faire jouer un autre rôle que celui de garde-fou, d’évitement du pire, et par exemple aller plus loin aujourd’hui dans une limitation du droit de la presse et de la liberté d’expression. Avec Judith Butler, je m’inquiète d’une volonté de judiciariser, de modifier la loi pour condamner plus facilement qui, non seulement ouvre la porte à tous les glissements, mais évite de s’interroger sur l’ensemble des dimensions - par exemple, le racisme institutionnel - qui offrent aux discours de haine leur efficacité, et je soutiens l’invitation de la philosophe du queer à d’abord dévier politiquement les injures. Il y a, non seulement un danger, mais aussi une certaine facilité à toujours chercher les solutions dans de nouvelles lois, une manière de s’exonérer de ses responsabilités de « société » - qu’il faut défendre comme le disait Foucault.

Comme l’exprimait Tocqueville, une fois construit la démocratie comme système de droit, il faut inventer les qualités - la vertu disait-on à l’époque - qui en font une société et permettent par exemple de faire que la liberté ne se transforme pas en guerre de tous contre tous. Cette vertu est à la fois une culture - la culture démocratique - et un sentiment, une envie produite d’abord par la société : vouloir vivre ensemble. Ce niveau - le dernier niveau de notre raisonnement - du vouloir vivre ensemble est plus délicat que les autres car il a la caractéristique de remettre ensemble les niveaux jusque-là séparés : une fois dit le droit, nous avons d’autant plus envie de vivre avec les autres, nous participerons d’autant plus à la production de la culture démocratique, à l’amélioration du droit, que nous n’avons pas à laisser au placard une part ou une autre de nous-mêmes, que nous avons l’impression d’être accueillis - et non discriminés ou regardés de travers - par les autres, que nous nous sentons en confiance et en dialogue.

En ce sens, le problème des caricatures - en dehors des aspects de racisme qui ne sont pas négligeables et qui seront à trancher par la justice - est moins qu’elles existent, mais qu’elles restent trop seules dans le champs du débat critique sur ce que les religions mettent dans le panier du débat public. Les caricatures ne seraient-elles pas passées plus inaperçues, s’il existait un continuum - et non un vide - critique entre ces dernières - qui sont produites par des dessinateurs-locuteurs dans l’intention explicite de provoquer, choquer, faire réagir, c’est leur vertu et leur limite - et les positions des personnes très attachées - collées - aux figures caricaturées ? Les réactions n’auraient-elles pas été moins vives s’il existait toute une palette de positions critiques, des plus amicales aux plus vives ?

Nos désaccords ne seraient-il pas plus désirables s’il existait des zones de confiance - l’expression est de Tariq Ramadan - un vouloir vivre ensemble plus fraternel qui permettre à chacun de déplier ses différents niveaux de raisonnement et de sentiment, devant les autres, y compris ses sentiments de moquerie et inversement de blessure ou de colère, en se sachant écouté et susceptible de se voir confié les mêmes sentiments - y compris contradictoires - des autres ? Un espace public régit par le droit de paraître et de se retirer où l’on peut poser - selon une figure du Nouveau testament travaillée par le philosophe protestant Olivier Abel - la question : « Qui dites-vous que je suis ? ».

La vertu nécessaire aujourd’hui pour notre vouloir vivre ensemble, c’est - comme y appellent des intellectuels musulmans aussi différents que Tariq Ramadan ou Rachid Benzine - celle de l’engagement à rencontrer l’autre. Il est urgent que des personnes soucieuses de confiance et de critique entrent en débat, que les croyants - mais aussi les « non croyants » qui ne le sont pas tant que ça - dialoguent en dehors des ronds de jambe de l’inter religieux institutionnel. Ne pas laisser l’espace public uniquement rempli des positions guerrières c’est en même temps construire - y compris pour une planète marquée à la fois par la proximité crée par la mondialisation et la persistance de l’hétérogeneïté des valeurs - un espace public plus égalitaire, moins monoculturel - et j’entend là aussi les questions de genre et de classe - à la fois plus bienveillant et plus critique pour la diversité. Constuire un vouloir vivre ensemble suffisant pour désirer nos désaccords ; un espace public nous permettant de soutenir nos désaccords, de construire - selon l’expression d’Olivier Abel - des désaccords dont la formulation est acceptée par tous, des désaccords représentatifs pour les comprendre et les résoudre ou pas, mais les vivre ensemble pour différer chacun et différer ensemble.