mardi 10 mars 2015

Culte à Soho in London

A l'occasion de l'installation officielle du pasteur Stéphane Desmarais dans l'Eglise protestante française de Londres.


« ils lui dirent : tout le monde te cherche ! Et il leur dit : allons ailleurs… » Marc 1, 37-38.

Une vie c’est toujours un itinéraire, pour chacune chacun de nous, mais aujourd’hui ce rappel cette évidence vaut pour Stéphane Desmarais. Pour les pasteurs c’est souvent vrai tant ils passent d’un lieu à un autre pour y vivre leur ministère, leur vocation. C’est vrai aussi pour leur vie personnelle, où les aléas de la vie succèdent aux joies et aux nouveaux départs ; cela est vrai pour vous, pour moi mais aussi aujourd’hui pour Stéphane et Cindy. On pourrait dire aussi que cela est vrai aussi pour Jésus, pour qui le but a été vraiment le chemin, le cheminement où se vivent les rencontres banales et essentielles.

Je voudrais poursuivre l’inventaire des lieux parcourus par Jésus, pour montrer qu’ils sont en quelque sorte un code, qui va dire le chemin que doivent parcourir les suiveurs de Jésus ses disciples, une fois qu’il ne sera plus là. Ou mieux encore ce parcours sera celui des disciples et des apôtres qui vont ainsi justifier leur démarche en lui donnant pour cadre et enracinement ceux de Jésus lui-même.

Ici imiter Jésus ce n’est pas seulement essayer de vivre et d’accomplir des gestes et des paroles qui ont été les siennes ; mais imiter Jésus sera le suivre sur les lieux de son périple, le suivre sur les lieux de sa trajectoire. La démarche du Christ est un parcours, ce n’est pas tour complet une sorte de giratoire c’est une progression et un recommencement comme une boucle que l’on peut parcourir dans un sens et dans un autre ; dans le sens des aiguilles d’une montre et dans son sens contraire. Aucun lieu n’est meilleur que les autres ce qui compte c’est bien les parcourir tous.

La foi au Christ c’est se déplacer en son nom sur ces divers espaces. Ici la foi n’est plus aux prises avec le temps qui passe ou avec l’histoire ; elle est liée avec la géographie ; la foi est une topographie ; elle se déploie et s’exprime en quelque sorte dans un décor, bien précis et ressemble à un itinéraire banalisé.

« Juste en sortant de la synagogue, ils allèrent avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et d’André » Ils y trouvèrent la belle-mère de Simon Pierre qui était malade. On était dans une sorte de domaine semi-public semi-privé comme la synagogue. Réservé plutôt aux juifs ; nous voici dans le domaine privé celui de la maison personnelle nous dit-on ; cet aspect privé devient même intime par la précision de la description même sommaire de la maladie de cette femme. On est au cœur après tout du secret médical.  Jésus ici n’est plus l’enseignant et le thérapeute de la synagogue il devient le médecin et le conseiller personnel d’une famille ; il fait une visite dans l’intimité d’une maison amicale. On est dans le cadre de la vie personnelle de ses disciples.

On pourrait dire que la foi se vit aussi bien à la synagogue qu’à la maison. Il faudrait dire que l’espérance de l’Evangile cette bonne nouvelle qui vient à notre rencontre n’est pas réservée à la synagogue à l’église au temple ou à la mosquée ; la bonne nouvelle en quelque sorte s’échappe de ces lieux pour se déployer ailleurs. En particulier dans le secret d’une intimité familiale, où se trouve la réalité de la maladie, de la conjugalité (ici représentée par la figure de la belle-mère), de la cordialité ou la vie relationnelle entre disciples, s’exprime.

En nous disant ce parcours de Jésus passant de la synagogue immédiatement à la maison, l’auteur de l’évangile de Marc nous dit son espérance et nous l’adresse. Ce que vous appris de Jésus comme enseignant ; ce que vous avez appris dans votre jeunesse comme catéchisme, devient opératoire efficace aussi dans un cadre nouveau celui de l’intériorité familiale où tout parfois a l’air simple et où tout devient aussi difficile. Où tout peut être bouleversé par exemple à la suite d’une maladie. L’espérance de l’évangile de Jésus Christ nous accompagne dans notre vie la plus privé la plus personnelle. La présence de Dieu prés de nous ne s’exprime pas seulement de façon visible en allant à la synagogue. Cette présence nous rejoint lorsque nous rentrons aussi à la maison. Enfin sans doute la foi c’est finalement ce qui fait que l’on va de la synagogue à la maison et de la maison à la synagogue.

« Le soir venu après le coucher du soleil on lui amenait des malades, à la porte de la ville, la ville entière était rassemblée à la porte ». C’est la dimension publique de la foi comprise comme un salut semblable à une guérison. La foi sauve ; non plus entre nous qui partageons et croyions des réalités semblables. La foi ce n’est plus une relation entre celles et ceux qui se ressemblent comme à la synagogue, ou entre celles et ceux qui habitent sous le même toit comme à la maison. Ici un nouveau lieu apparaît, résolument public, et non plus caché mais ouvert aux dimensions de la cité ; c’est à cet égard une dimension politique de l’espérance en Jésus Christ est manifestée. La foi, Dieu, la religion concerne, pas seulement ceux qui y croient, mais aussi la vie sociale, la vie en société organisée. On sait les dangers et les abus d’une telle dimension et d’un tel projet.

Il me semble que l’auteur de l’évangile est prudent. On se mit à lui amener les démoniaques… à la porte de la ville. Non pas au centre, sur la place,  non pas sur l’Agora où se décide et se traite les affaires de la cité. Ce n’est pas au cœur du système que Jésus intervient. L’hôpital de la foi  et de l’espérance n’est pas au centre et ne se confond pas avec les pouvoirs. Il reste à distance sur un lieu frontière entre intérieur et extérieur ; La foi se tient sur une frontière sur une zone de démarcation entre zone libre et zone occupée. Jésus comme la foi ne prend la place de personne. Il rend un service non plus aux siens, comme dans la maison, non plus seulement aux adeptes comme à la synagogue, mais à tous dans la généralité et l’anonymat de celles et ceux qui en ont besoin. La foi, notre foi trouve sa place et son enracinement aussi à la porte de la ville. Là où passent ceux qui entrent et ceux qui sortent. Là où l’étranger et celui que l’on rejette se trouve et passe nécessairement. Là où « ceux que tous repoussent, je les accueillerai au nom de mon maître » disait John Bost.
La foi au Christ concerne la vie de nos cités. Non pour y faire la loi. Non pour remplacer ceux qui ont autorité sur la cité ; mais pour y manifester une présence qui interpelle qui est active comme pour dire aussi qu’il y a encore des choses à faire et en particulier pour prendre soin de celles et ceux qui passent et qui souffrent.  Tous les Diaconats, les Entraides, les Ong, comme la Cimade par exemple, trouvent à cet endroit celui de la porte, leur raison d’être, leur justification et leur espérance.

« Au matin à la nuit noire Jésus se leva sortit et s’en alla dans un lieu désert, il priait ».  Je suis frappé de cette proximité entre l’abondance des personnes et leur rencontre comme traitement à la porte de la ville et le retirement de Jésus dans un lieu désert.

La foi c’est la traversée entre la porte de la ville et le lieu désert. C’est ce qui fait lien entre l’action sociale et la prière, entre l’enseignement et la rencontre personnelle. Pour nous en général le désert c’est la solitude et c’est souvent vrai. Dans une mentalité orientale c’est aussi le lieu de la relation essentielle sans tricher. Jésus va au désert comme son peuple est allé au désert recevoir l’essentiel de son enseignement et de sa foi au Dieu du désert et de la montagne dans le désert. Désert c’est là où on reçoit la force et la réalité d’une rencontre d’une parole d’un échange vital avec les autres comme avec Dieu.
 
La vie de l’Eglise comme la vie personnelle de la foi ce n’est pas l’activisme qui nous fascine pourtant et qui nous guette et nous capte ; c’est aussi cette ascèse, cette relation avec Dieu qui fonde et nourrit toutes activités et relations avec les autres. C’est dans ce lieu désert que l’on cherche le Christ et qu’on le trouve. C’est dans ce désert aussi qu’il trouve la force et la capacité de nous entraîner ailleurs : « allons ailleurs dans les bourgs voisins pour que j’y proclame aussi l’Evangile ». C’est bien de là, du fondement que tout démarre et redémarre pour que l’annonce d’une bonne nouvelle soit accomplie, soit vécue. Le sens de la mission est au cœur de l’évangile. Il y a toujours des bourgs voisins à visiter et à parcourir. L’Eglise ne peut vivre sa mission que si elle ouvre de nouveaux espaces ; elle ne vit que dans la rencontre de nouveaux venus, rencontrés par ses membres.

Dans ce programme dans cette journée de Jésus, ce sont au moins 24h bien remplies et  qui s’équilibrent et qui s’appellent dans une solidarité efficace.

La foi la relation à Dieu notre vie dans l’Eglise se compose de lieux ou de pôles différents : la synagogue (l’enseignement) la maison personnelle (l’intériorité) la porte de la ville (l’extériorité sociétale) le lieu désert (la relation à Dieu dans une ouverture la plus vaste possible) et les bourgs voisins qui attendent, nous attendent. C’est le passage de l’un à l’autre qui enrichit et dit complètement la réalité de la foi. Ce sont ces lieux qui édifient et fortifient notre foi.


Nous sommes plus sensibles et plus habitués à l'un ou l'autre de ces lieux. Le Seigneur nous attend aussi sur les  moins connus, les moins familiers. Il nous y attend pour nous accompagner et soutenir notre espérance pour nous-mêmes, ceux qui nous entourent et les autres plus loin. C’est bien pour toi, Stéphane, un défi : non pas être comme Jésus ! Mais le rejoindre sur les lieux où se tiennent des soeurs et des frères !

Voir aussi site de la communauté des Eglises protestantes francophones

lundi 9 février 2015

De commencement en commencement !


Lectures : Néhémie 8, 1-10 et 1 Corinthiens 12, 12-30 et Luc 1, 1-4 et 4, 14-21

Commencements… « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit… il m’a paru bon moi aussi…Il vint à Nazareth… alors il commença à leur dire : aujourd’hui cette écriture est accomplie… »
C’est le temps de la déconstruction et voici que commence le temps de la reconstruction… il faut d’abord commencer par nourrir, héberger, soigner, et il faudra bien commencer et recommencer à vivre. Il se pourrait que depuis d'évènements dramatiques personnels ou plus politiques  nous soyons prompts à  un nouveau commencement à un recommencement qui réclame l’aide le soutien dans le temps, du plus grand nombre.

L’humain, l’humanitaire c’est toujours un commencement. Nous n’en finissons pas de commencer et de recommencer. Il se  pourrait que nos vies personnelles comme la vie des peuples et des civilisations ne soient pas harmonieuses mais plutôt saccadées ; plutôt dans la discontinuité que dans la continuité. Nous avons acquis par confort et par habitude, l’idée du temps linéaire, on naît, on vit, on meurt et ça recommence ou plus exactement au moment où cela se passe cela commence et recommence ailleurs. Les événements de nos existences nous poussent cependant à vivre des commencements sans cesse : après un accident, une maladie, un mariage, un divorce, la venue d’un enfant, la perte ou la redécouverte d’un travail : tout est propice à comprendre sa vie comme succession de commencements nouveaux.

Parfois aussi nos contemporains ne voient pas le lien, ne voient plus ce qui lie et relie ces commencements ; ils font les choses et vivent une chose l’une après l’autre sans se poser trop de questions ; ils disent qu’ils vivent sans se poser trop de questions et font face malgré tout, aux urgences, aux événements qui surviennent et qui bousculent l’existence des humains et qui bousculent aussi la réalité tranquille de la nature comme dans l’événement planétaire que nous vivons.

Peut être sommes-nous là sur cette terre, pour permettre à d’autres de vivre des commencements. Il se pourrait que les autres soient là tout simplement pour m’aider à vivre mes recommencements personnels. Là se tient, je le crois, le mode de fonctionnement des sociétés humaines : permettre aux individus de ne pas sombrer dans l’éclatement permanent ou à l’inverse permettre à d’autres d’éviter de se fondre dans un tout, un magma indifférent où ma vie n’intéresserait plus personne car elle serait confondue avec toutes les autres.

Paul utilise la parabole du corps, bien connue à son époque par certains penseurs grecs et romains jusqu’à La Fontaine, pour dire la vitalité des membres du corps au service et au bénéfice de l’ensemble. Les pieds sont utiles à la tête et la tête aux pieds ! L’estomac même a besoin des mains et des pieds ! La réalité de l’Eglise est semblable à ce grand corps qui devient malade si l’utilité des uns est contestée par la vie ou la mort des autres. Si la solidarité n’est plus seulement une œuvre de charité chrétienne ou pas, mais plutôt une nécessité vitale sans laquelle tout est déréglé et rien de ne devient plus utile et où tout peut tomber dans un dysfonctionnement anarchique et fou. 
Il arriva dans l’histoire que le peuple d’Israël fasse l’expérience vitale d’un recommencement, pas seulement après la Shoah, comme après un événement dramatique et mortel mais après un événement plutôt agréable et positif celui de la libération d’une partie du peuple, avec Cyrus le grand roi perse qui renvoie on ne sait pas trop pourquoi d’ailleurs, les captifs vers la liberté et vers Jérusalem pour ceux qui le souhaitaient et le désiraient comme un vœu de chaque année prononcé sans y croire vraiment et  enfin accompli :  l’an prochain à Jérusalem ! Ils se mirent alors à écouter la lecture d’une écriture ancienne d’une vieille loi qui devenait pour eux structurante dans leur situation nouvelle ; elle venait mettre de l’ordre dans le désordre et l’exubérance d’une nouvelle installation dans le pays des ancêtres. 
Il arriva aussi dans l’histoire de Jésus sans doute qu’il commença un jour par assurer le service ordinaire dans une synagogue ordinaire et voici que d’un seul coup le texte lu, relu, parcouru et entendu bien souvent devient ce jour-là non plus seulement un texte, mais une parole qui venait rencontrer la vie saccadée des auditeurs de ce jour nouveau : « Aujourd’hui cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez » ?  Il donnait ainsi une interprétation nouvelle et radicale : Dieu n’est pas dans le passé de l’écriture d’Esaïe, il n’est pas dans l’avenir dans le futur espéré ou rêvé, Il est : Aujourd’hui ! Dans une réalisation et un accomplissement au jour le jour comme au temps jadis de la manne dans le désert. Son geste et sa parole venaient introduire du désordre dans l’ordre établi. Son interprétation suscitait un commencement vraiment nouveau pour beaucoup ; ils étaient tournés vers le passé, ils espéraient dans l’avenir, ils oubliaient le présent difficile à vivre pour le plus grand nombre.
Il arriva aussi que dans l’existence d’un personnage écrivain qui s’appelle Luc, l’envie de commencer une rédaction renouvelée des événements qui l’avaient intéressé et qui s’étaient déroulés dans un passé récent qui précisément ne passait pas ! Ces événements n’arrivaient pas à devenir un passé ! Ces événements l’aidaient non seulement à vivre et à se repérer dans l’existence, mais Luc éprouvait le besoin nouveau de les transmettre de les faire connaître à sa manière qui était nouvelle et originale. Il commençait à écrire un Evangile !  Il devenait en nous invitant à l’être à  notre tour, il devenait : serviteur de la Parole. Son écriture, son geste, son souci de transmettre devenait un service. Son écriture il ne s’en doutait pas allait être lue et relue par des centaines de générations d’humains comme aucune autre écriture dans l’histoire de l’humanité.
Nous sommes au bénéfice de ces commencements de ces moments et de ces gestes fondateurs. Ils nous aident à lire et à vivre notre présent, à relire notre passé, à nous préparer à l’avenir ; l’Evangile est là possible pour relire le passé sans crainte et envisager malgré tout, un autre avenir. Parfois seul le passé nous retient comme une bouée ou un rocher sur lequel nous nous tenons agrippés. Parfois seul l’avenir nous occupe et nous préoccupe car nous y voyons le temps et le lieu de celles et ceux qui nous succèderont un jour.
L’Evangile de Luc, la relecture de la loi par Esdras selon Néhémie, le commencement de la prédication de Jésus sont là pour faire le lien dans nos vies entre ce qui nous a précédé ce qui va nous dépasser pour nous permettre de vivre aujourd’hui et commencer à nouveau
Enfin dans la perspective chrétienne, la prédication pragmatique, concrète de Jésus en train de se réaliser selon Luc, reste pour nous une orientation de vie indépassable et une exigence personnelle et communautaire :
·        L’annonce de l’Evangile à tous et aux plus pauvres
·        L’annonce d’une liberté et d’une libération pour ceux qui sont dans l’oppression physique, spirituelle ou sociale
·        L’annonce d’un temps d’accueil et d’un partage inconditionnels au nom du Seigneur.
On sait que cela ne fut pas une mince affaire pour Celui qui annonça cela ; le message était déjà porté par d’autres comme Esaïe, il devenait avec le Christ d’une brûlante actualité.
Le rôle de l’Eglise et des chrétiens aujourd’hui c’est bien de montrer la toujours brûlante actualité de ce message. Le rôle de la foi en Dieu c’est de montrer cette actualité du message au cœur de nos existences avant même de l’annoncer à d’autres et de le vivre avec eux.
L’Evangile de Jésus Christ est un commencement nouveau, neuf. Il n’est pas répétition. A nous de ne pas le reléguer dans un passé enfoui et dépassé ni dans un avenir qui ne nous menace plus  mais à la redécouvrir comme une irréductible espérance, au cœur de notre aujourd’hui.
BA

jeudi 22 janvier 2015

Blasphème ? un point de vue

Olivier Abel

Le monde musulman semble en feu, et nous sommes effrayés par la disproportion des réactions, le sentiment d’amalgame, le profond différend culturel que ce nouvel épisode dévoile. Les propos qui suivent visent non à dénouer le problème, mais à en distinguer quelques uns des brins. Qu’est-ce donc qu’un blasphème, qu’une offense ? Après tout un écrit, un film, ou un dessin ne font pas de violence, ne font pas de mal, au sens physique du terme. Il faut sans cesse rétablir les proportions et la réciprocité. Et pourtant il faut entendre la plainte qui s’exprime dans ces troubles.

Le paradoxe tient au fait que ce qui est un tragique blasphème pour les uns est une comédie ridicule pour les autres. C’est la leçon de critique historique que donne le Dictionnaire de Pierre Bayle, dans une période où l’intolérance religieuse régnait en France et plus largement en Europe : il n’y a blasphème que s’il est commis « selon la doctrine même du blasphémateur ». Bayle ironise : « Encore que le Temple de Delphes fût consacré à un faux Dieu, c’était néanmoins une impiété et un sacrilège que de le piller lorsqu’on croyait qu’Apollon était un vrai Dieu ». Le philosophe Wittgenstein écrivait plus récemment quelque chose de très semblable : « Que quelque chose soit ou non une faute – c’est une faute dans un système particulier. Exactement comme tel coup est une faute dans un jeu particulier et non pas dans un autre ». C’est pourquoi le blasphème est toujours le fait de l’ « autre ».

Le blasphème met donc en jeu deux différences qu’il exacerbe. D’une part la différence entre le langage ou la forme de vie de l’émetteur, et ceux du récepteur. Il faut être deux et le blasphème suppose la rencontre entre la provocation de l’émetteur et le sentiment d’offense du récepteur — les deux en sont donc responsables, en proportion variable, et il ne faut d’ailleurs pas confondre la responsabilité pénale et la responsabilité politique. Mais d’autre part le blasphème exacerbe la différence entre ceux pour qui les mots, les images, sont graves ou importants, et ceux pour qui rien n’est grave ni important. Il faudrait que les uns apprennent à ne pas accorder tant d’importance à de telles satires, et que les autres apprennent à mesurer l’importance de ce qu’ils font et disent, parfois. Et dans le cas qui nous occupe s’y ajoute le différend entre une culture « iconique », profondément basée sur la représentation, la ressemblance, l’image, et une culture « aniconique », basée profondément sur l’interdit de la représentation, l’incommensurable, l’incomparable.

Il est arrivé que des intellectuels ou des artistes musulmans demandent à des pays « occidentaux » de les protéger et de garantir leur liberté d’expression. C’est une liberté vitale, non seulement pour les individus, mais pour les sociétés : une société qui interdit ce qui brise sa propre complaisance à elle-même, son auto-flatterie, est une société malade. En ce sens on devrait dire que pour les démocraties la liberté d’expression n’est pas négociable : mais justement dès lors, cela devient notre sacré, notre religion, et qu’est ce qui viendra briser notre complaisance de libéraux, notre auto-flatterie de société libre et ouverte ?

Mais de l’autre côté il ne faut pas confondre les libertés que l’on peut prendre à l’égard de sa propre culture, pour en transgresser l’ordre, en bouleverser les présuppositions, avec les outrages et insultes à l’égard d’autres traditions, d’autres cultures que la sienne — ces injures participent de ce choc, non tant des civilisations que des « incultures », qui nous menace aujourd’hui de son manichéisme haineux et ignorant. Pour ceux qui pratiquent ainsi l’injure, tout semble dérisoire et comique, et finalement vulgaire. Le vulgaire, c’est l’insensibilité au tragique. Et cette vulgarité est dangereuse parce qu’humiliante, et que l’humiliation est une violence à retardement, qui prépare les violences de demain. Le danger vient toujours de ceux qui se sentent trop faibles, discrédités dans leur propre parole, dans ce qu’ils respectent. Face à l’humiliation il ne s’agit pas seulement de respecter l’autre, mais de respecter ce qu’il respecte, d’en tenir compte.

Sous François 1er, ceux qui étaient acquis aux idées de la Réforme tenaient les processions catholiques et leurs images comme de ridicules superstitions, ils étaient perçus comme blasphémateurs et c’est ainsi que les premiers massacres ont commencé : c’est pourquoi Calvin n’a cessé de les appeler à l’exil, pour faire cesser les provocations inutiles et les soustraire à ce processus périlleux. Mais aujourd’hui la mondialisation est passée par là, une mondialisation des techniques de communication (Youtube, etc), mais aussi une mondialisation des émotions : qui, naguère, aurait pris au sérieux un pasteur fou qui veut brûler des exemplaires du Coran ? Aujourd’hui on n’a plus le temps de filtrer, de différer, d’interpréter, de hiérarchiser. On est en « direct » : c’est le paradoxe fou d’une « médiatisation immédiate ». Le facteur principal du danger est qu’on ne peut plus mettre de distance et séparer ceux pour qui c’est juste au mauvaise blague, et ceux pour qui il s’agit d’une humiliation inexpiable. Ils cohabitent dans un monde qui s’est rétréci. Ceux qui s’estiment « libres » ne peuvent plus partir ailleurs pour constituer des « sociétés libres », de même qui ceux qui s’estiment agressés ne peuvent fermer leurs frontières et leurs écrans à ce qui se fait ailleurs dans le monde.

mercredi 7 janvier 2015

Attentat à Paris : Communiqué et solidarité

Au moment où un horrible attentat perpétré dans les locaux du journal Charlie Hebdo a fait au moins 12 victimes dont 10 journalistes et deux policiers, nous voulons exprimer ici notre plus vive émotion et surtout notre affection et notre solidarité pour les victimes, leurs familles, leurs proches, leurs amis.

Au nom du protestantisme français, nous exprimons notre révolte et nous condamnons cet acte odieux qui touche nos cœurs et nos consciences.

Jamais, nous ne laisserons des hommes être ainsi lâchement assassinés sans réagir,  ni rappeler combien la vie humaine est précieuse aux yeux de Dieu, et nous affirmons qu’aucune justification n’a de raison d’être à cet égard qui pourrait se prévaloir d’une religion quelle qu’elle soit.

Nous redisons que la République laïque et ses valeurs, notamment la liberté de conscience, la démocratie et la liberté de la presse demeurent pour nous au fondement de notre vivre ensemble.

François Clavairoly
Président de la Fédération protestante de France