dimanche 22 mars 2015
mardi 10 mars 2015
Culte à Soho in London
A l'occasion de l'installation officielle du pasteur Stéphane Desmarais dans l'Eglise protestante française de Londres.
« ils lui dirent : tout le monde te cherche ! Et il leur dit : allons ailleurs… » Marc 1, 37-38.
« Au matin à la nuit
noire Jésus se leva sortit et s’en alla dans un lieu désert, il
priait ». Je suis frappé de cette
proximité entre l’abondance des personnes et leur rencontre comme traitement à
la porte de la ville et le retirement de Jésus dans un lieu désert.
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« ils lui dirent : tout le monde te cherche ! Et il leur dit : allons ailleurs… » Marc 1, 37-38.
Une vie c’est toujours un itinéraire, pour chacune
chacun de nous, mais aujourd’hui ce rappel cette évidence vaut pour Stéphane
Desmarais. Pour les pasteurs c’est souvent vrai tant ils passent d’un lieu à un
autre pour y vivre leur ministère, leur vocation. C’est vrai aussi pour leur
vie personnelle, où les aléas de la vie succèdent aux joies et aux nouveaux
départs ; cela est vrai pour vous, pour moi mais aussi aujourd’hui pour
Stéphane et Cindy. On pourrait dire aussi que cela est vrai aussi pour Jésus,
pour qui le but a été vraiment le chemin, le cheminement où se vivent les
rencontres banales et essentielles.
Je voudrais poursuivre l’inventaire des lieux
parcourus par Jésus, pour montrer qu’ils sont en quelque sorte un code, qui va
dire le chemin que doivent parcourir les suiveurs de Jésus ses disciples, une
fois qu’il ne sera plus là. Ou mieux encore ce parcours sera celui des
disciples et des apôtres qui vont ainsi justifier leur démarche en lui donnant
pour cadre et enracinement ceux de Jésus lui-même.
Ici imiter Jésus ce n’est pas seulement essayer de
vivre et d’accomplir des gestes et des paroles qui ont été les siennes ;
mais imiter Jésus sera le suivre sur les lieux de son périple, le suivre sur
les lieux de sa trajectoire. La démarche du Christ est un parcours, ce n’est
pas tour complet une sorte de giratoire c’est une progression et un recommencement
comme une boucle que l’on peut parcourir dans un sens et dans un autre ;
dans le sens des aiguilles d’une montre et dans son sens contraire. Aucun lieu
n’est meilleur que les autres ce qui compte c’est bien les parcourir tous.
La foi au Christ c’est se déplacer en son nom sur ces
divers espaces. Ici la foi n’est plus aux prises avec le temps qui passe ou
avec l’histoire ; elle est liée avec la géographie ; la foi est une
topographie ; elle se déploie et s’exprime en quelque sorte dans un décor,
bien précis et ressemble à un itinéraire banalisé.
« Juste en sortant de la
synagogue, ils allèrent avec Jacques et Jean, dans la maison de Simon et
d’André » Ils y trouvèrent la belle-mère de Simon Pierre qui était
malade. On était dans une sorte de domaine semi-public semi-privé comme la
synagogue. Réservé plutôt aux juifs ; nous voici dans le domaine privé
celui de la maison personnelle nous dit-on ; cet aspect privé devient même
intime par la précision de la description même sommaire de la maladie de cette
femme. On est au cœur après tout du secret médical. Jésus ici n’est plus l’enseignant et le
thérapeute de la synagogue il devient le médecin et le conseiller personnel
d’une famille ; il fait une visite dans l’intimité d’une maison amicale.
On est dans le cadre de la vie personnelle de ses disciples.
On pourrait dire que la foi
se vit aussi bien à la synagogue qu’à la maison. Il faudrait dire que
l’espérance de l’Evangile cette bonne nouvelle qui vient à notre rencontre
n’est pas réservée à la synagogue à l’église au temple ou à la mosquée ;
la bonne nouvelle en quelque sorte s’échappe de ces lieux pour se déployer
ailleurs. En particulier dans le secret d’une intimité familiale, où se trouve
la réalité de la maladie, de la conjugalité (ici représentée par la figure de
la belle-mère), de la cordialité ou la vie relationnelle entre disciples,
s’exprime.
En nous disant ce parcours de
Jésus passant de la synagogue immédiatement à la maison, l’auteur de l’évangile
de Marc nous dit son espérance et nous l’adresse. Ce que vous appris de Jésus
comme enseignant ; ce que vous avez appris dans votre jeunesse comme
catéchisme, devient opératoire efficace aussi dans un cadre nouveau celui de
l’intériorité familiale où tout parfois a l’air simple et où tout devient aussi
difficile. Où tout peut être bouleversé par exemple à la suite d’une maladie.
L’espérance de l’évangile de Jésus Christ nous accompagne dans notre vie la
plus privé la plus personnelle. La présence de Dieu prés de nous ne s’exprime
pas seulement de façon visible en allant à la synagogue. Cette présence nous
rejoint lorsque nous rentrons aussi à la maison. Enfin sans doute la foi c’est
finalement ce qui fait que l’on va de la synagogue à la maison et de la maison
à la synagogue.
« Le soir venu après le
coucher du soleil on lui amenait des malades, à la porte de la ville, la
ville entière était rassemblée à la porte ». C’est la dimension
publique de la foi comprise comme un salut semblable à une guérison. La foi
sauve ; non plus entre nous qui partageons et croyions des réalités
semblables. La foi ce n’est plus une relation entre celles et ceux qui se
ressemblent comme à la synagogue, ou entre celles et ceux qui habitent sous le
même toit comme à la maison. Ici un nouveau lieu apparaît, résolument public,
et non plus caché mais ouvert aux dimensions de la cité ; c’est à cet
égard une dimension politique de l’espérance en Jésus Christ est manifestée. La
foi, Dieu, la religion concerne, pas seulement ceux qui y croient, mais aussi
la vie sociale, la vie en société organisée. On sait les dangers et les abus
d’une telle dimension et d’un tel projet.
Il me semble que l’auteur de
l’évangile est prudent. On se mit à lui amener les démoniaques… à la porte de
la ville. Non pas au centre, sur la place,
non pas sur l’Agora où se décide et se traite les affaires de la cité.
Ce n’est pas au cœur du système que Jésus intervient. L’hôpital de la foi et de l’espérance n’est pas au centre et ne
se confond pas avec les pouvoirs. Il reste à distance sur un lieu frontière
entre intérieur et extérieur ; La foi se tient sur une frontière sur une
zone de démarcation entre zone libre et zone occupée. Jésus comme la foi ne
prend la place de personne. Il rend un service non plus aux siens, comme dans
la maison, non plus seulement aux adeptes comme à la synagogue, mais à tous
dans la généralité et l’anonymat de celles et ceux qui en ont besoin. La foi,
notre foi trouve sa place et son enracinement aussi à la porte de la ville. Là
où passent ceux qui entrent et ceux qui sortent. Là où l’étranger et celui que
l’on rejette se trouve et passe nécessairement. Là où « ceux que tous
repoussent, je les accueillerai au nom de mon maître » disait John Bost.
La foi au Christ concerne la
vie de nos cités. Non pour y faire la loi. Non pour remplacer ceux qui ont
autorité sur la cité ; mais pour y manifester une présence qui interpelle
qui est active comme pour dire aussi qu’il y a encore des choses à faire et en
particulier pour prendre soin de celles et ceux qui passent et qui souffrent. Tous les Diaconats, les Entraides, les Ong,
comme la Cimade par exemple, trouvent à cet endroit celui de la porte, leur
raison d’être, leur justification et leur espérance.
La foi c’est la traversée
entre la porte de la ville et le lieu désert. C’est ce qui fait lien entre
l’action sociale et la prière, entre l’enseignement et la rencontre
personnelle. Pour nous en général le désert c’est la solitude et c’est souvent
vrai. Dans une mentalité orientale c’est aussi le lieu de la relation essentielle
sans tricher. Jésus va au désert comme son peuple est allé au désert recevoir
l’essentiel de son enseignement et de sa foi au Dieu du désert et de la
montagne dans le désert. Désert c’est là où on reçoit la force et la réalité
d’une rencontre d’une parole d’un échange vital avec les autres comme avec
Dieu.
La vie de l’Eglise comme la
vie personnelle de la foi ce n’est pas l’activisme qui nous fascine pourtant et
qui nous guette et nous capte ; c’est aussi cette ascèse, cette relation
avec Dieu qui fonde et nourrit toutes activités et relations avec les autres.
C’est dans ce lieu désert que l’on cherche le Christ et qu’on le trouve. C’est
dans ce désert aussi qu’il trouve la force et la capacité de nous entraîner
ailleurs : « allons ailleurs dans les bourgs voisins pour que
j’y proclame aussi l’Evangile ». C’est bien de là, du fondement que tout
démarre et redémarre pour que l’annonce d’une bonne nouvelle soit accomplie,
soit vécue. Le sens de la mission est au cœur de l’évangile. Il y a toujours
des bourgs voisins à visiter et à parcourir. L’Eglise ne peut vivre sa mission
que si elle ouvre de nouveaux espaces ; elle ne vit que dans la rencontre
de nouveaux venus, rencontrés par ses membres.
Dans ce programme dans cette
journée de Jésus, ce sont au moins 24h bien remplies et qui s’équilibrent et qui s’appellent dans une
solidarité efficace.
La foi la relation à Dieu
notre vie dans l’Eglise se compose de lieux ou de pôles différents : la
synagogue (l’enseignement) la maison personnelle (l’intériorité) la porte de la
ville (l’extériorité sociétale) le lieu désert (la relation à Dieu dans une
ouverture la plus vaste possible) et les bourgs voisins qui attendent, nous
attendent. C’est le passage de l’un à l’autre qui enrichit et dit complètement
la réalité de la foi. Ce sont ces lieux qui édifient et fortifient notre foi.
Nous sommes plus sensibles
et plus habitués à l'un ou l'autre de ces lieux. Le Seigneur nous attend aussi sur les moins connus, les moins
familiers. Il nous y attend pour nous accompagner et soutenir notre espérance
pour nous-mêmes, ceux qui nous entourent et les autres plus loin. C’est bien
pour toi, Stéphane, un défi : non pas être
comme Jésus ! Mais le rejoindre sur les lieux où se tiennent des soeurs et des
frères !
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jeudi 5 mars 2015
lundi 9 février 2015
De commencement en commencement !
Lectures : Néhémie 8, 1-10 et 1 Corinthiens 12, 12-30 et
Luc 1, 1-4 et 4, 14-21
Commencements… « Puisque beaucoup ont entrepris de
composer un récit… il m’a paru bon moi aussi…Il vint à Nazareth… alors il
commença à leur dire : aujourd’hui cette écriture est accomplie… »
C’est
le temps de la déconstruction et voici que commence le temps de la
reconstruction… il faut d’abord commencer par nourrir, héberger, soigner, et il
faudra bien commencer et recommencer à vivre. Il se pourrait que depuis d'évènements dramatiques personnels ou plus politiques nous soyons prompts à un nouveau commencement à un recommencement qui réclame l’aide le
soutien dans le temps, du plus grand nombre.
L’humain,
l’humanitaire c’est toujours un commencement. Nous n’en finissons pas de
commencer et de recommencer. Il se
pourrait que nos vies personnelles comme la vie des peuples et des
civilisations ne soient pas harmonieuses mais plutôt saccadées ; plutôt
dans la discontinuité que dans la continuité. Nous avons acquis par confort et
par habitude, l’idée du temps linéaire, on naît, on vit, on meurt et ça
recommence ou plus exactement au moment où cela se passe cela commence et
recommence ailleurs. Les événements de nos existences nous poussent cependant à
vivre des commencements sans cesse : après un accident, une maladie, un
mariage, un divorce, la venue d’un enfant, la perte ou la redécouverte d’un
travail : tout est propice à comprendre sa vie comme succession de commencements
nouveaux.
Parfois
aussi nos contemporains ne voient pas le lien, ne voient plus ce qui lie et
relie ces commencements ; ils font les choses et vivent une chose l’une
après l’autre sans se poser trop de questions ; ils disent qu’ils vivent
sans se poser trop de questions et font face malgré tout, aux urgences, aux
événements qui surviennent et qui bousculent l’existence des humains et qui
bousculent aussi la réalité tranquille de la nature comme dans l’événement
planétaire que nous vivons.
Peut
être sommes-nous là sur cette terre, pour permettre à d’autres de vivre des commencements.
Il se pourrait que les autres soient là tout simplement pour m’aider à vivre mes
recommencements personnels. Là se tient, je le crois, le mode de fonctionnement
des sociétés humaines : permettre aux individus de ne pas sombrer dans
l’éclatement permanent ou à l’inverse permettre à d’autres d’éviter de se
fondre dans un tout, un magma indifférent où ma vie n’intéresserait plus
personne car elle serait confondue avec toutes les autres.
Paul utilise la parabole du corps, bien connue à son époque
par certains penseurs grecs et romains jusqu’à La Fontaine, pour dire la
vitalité des membres du corps au service et au bénéfice de l’ensemble. Les
pieds sont utiles à la tête et la tête aux pieds ! L’estomac même a besoin
des mains et des pieds ! La réalité de l’Eglise est semblable à ce grand
corps qui devient malade si l’utilité des uns est contestée par la vie ou la
mort des autres. Si la solidarité n’est plus seulement une œuvre de charité
chrétienne ou pas, mais plutôt une nécessité vitale sans laquelle tout est
déréglé et rien de ne devient plus utile et où tout peut tomber dans un
dysfonctionnement anarchique et fou.
Il arriva dans l’histoire que le peuple d’Israël fasse
l’expérience vitale d’un recommencement, pas seulement après la Shoah, comme
après un événement dramatique et mortel mais après un événement plutôt agréable
et positif celui de la libération d’une partie du peuple, avec Cyrus le grand
roi perse qui renvoie on ne sait pas trop pourquoi d’ailleurs, les captifs vers
la liberté et vers Jérusalem pour ceux qui le souhaitaient et le désiraient
comme un vœu de chaque année prononcé sans y croire vraiment et enfin accompli : l’an prochain à Jérusalem ! Ils se mirent
alors à écouter la lecture d’une écriture ancienne d’une vieille loi qui
devenait pour eux structurante dans leur situation nouvelle ; elle venait
mettre de l’ordre dans le désordre et l’exubérance d’une nouvelle installation
dans le pays des ancêtres.
Il arriva aussi dans l’histoire de Jésus sans doute qu’il
commença un jour par assurer le service ordinaire dans une synagogue ordinaire
et voici que d’un seul coup le texte lu, relu, parcouru et entendu bien souvent
devient ce jour-là non plus seulement un texte, mais une parole qui venait
rencontrer la vie saccadée des auditeurs de ce jour nouveau :
« Aujourd’hui cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez » ? Il donnait ainsi une interprétation nouvelle
et radicale : Dieu n’est pas dans le passé de l’écriture d’Esaïe, il n’est
pas dans l’avenir dans le futur espéré ou rêvé, Il est : Aujourd’hui !
Dans une réalisation et un accomplissement au jour le jour comme au temps jadis
de la manne dans le désert. Son geste et sa parole venaient introduire du
désordre dans l’ordre établi. Son interprétation suscitait un commencement
vraiment nouveau pour beaucoup ; ils étaient tournés vers le passé, ils
espéraient dans l’avenir, ils oubliaient le présent difficile à vivre pour le
plus grand nombre.
Il arriva aussi que dans l’existence d’un personnage écrivain
qui s’appelle Luc, l’envie de commencer une rédaction renouvelée des événements
qui l’avaient intéressé et qui s’étaient déroulés dans un passé récent qui
précisément ne passait pas ! Ces événements n’arrivaient pas à devenir un passé !
Ces événements l’aidaient non seulement à vivre et à se repérer dans
l’existence, mais Luc éprouvait le besoin nouveau de les transmettre de les
faire connaître à sa manière qui était nouvelle et originale. Il commençait à
écrire un Evangile ! Il devenait en
nous invitant à l’être à notre tour, il
devenait : serviteur de la Parole. Son écriture, son geste, son souci de
transmettre devenait un service. Son écriture il ne s’en doutait pas allait
être lue et relue par des centaines de générations d’humains comme aucune autre
écriture dans l’histoire de l’humanité.
Nous sommes au bénéfice de ces commencements
de ces moments et de ces gestes fondateurs. Ils nous aident à lire et à vivre
notre présent, à relire notre passé, à nous préparer à l’avenir ; l’Evangile est là
possible pour relire le passé sans crainte et envisager malgré tout, un autre
avenir. Parfois seul le passé nous retient comme une bouée ou un rocher sur
lequel nous nous tenons agrippés. Parfois seul l’avenir nous occupe et nous
préoccupe car nous y voyons le temps et le lieu de celles et ceux qui nous
succèderont un jour.
L’Evangile de Luc, la relecture de la loi par Esdras selon
Néhémie, le commencement de la prédication de Jésus sont là pour faire le lien
dans nos vies entre ce qui nous a précédé ce qui va nous dépasser pour nous
permettre de vivre aujourd’hui et commencer à nouveau
Enfin dans la perspective chrétienne, la prédication pragmatique,
concrète de Jésus en train de se réaliser selon Luc, reste pour nous une orientation
de vie indépassable et une exigence personnelle et communautaire :
·
L’annonce
de l’Evangile à tous et aux plus pauvres
·
L’annonce
d’une liberté et d’une libération pour ceux qui sont dans l’oppression physique,
spirituelle ou sociale
·
L’annonce
d’un temps d’accueil et d’un partage inconditionnels au nom du Seigneur.
On sait que cela ne fut pas une mince affaire pour Celui qui
annonça cela ; le message était déjà porté par d’autres comme Esaïe, il
devenait avec le Christ d’une brûlante actualité.
Le rôle de l’Eglise et des chrétiens aujourd’hui c’est bien
de montrer la toujours brûlante actualité de ce message. Le rôle de la foi en Dieu
c’est de montrer cette actualité du message au cœur de nos existences avant
même de l’annoncer à d’autres et de le vivre avec eux.
L’Evangile de Jésus Christ est un commencement nouveau, neuf.
Il n’est pas répétition. A nous de ne pas le reléguer dans un passé enfoui et
dépassé ni dans un avenir qui ne nous menace plus mais à la redécouvrir comme une irréductible
espérance, au cœur de notre aujourd’hui.
BA
jeudi 22 janvier 2015
Blasphème ? un point de vue
Olivier Abel
Le monde musulman semble en feu, et nous sommes effrayés par la disproportion des réactions, le sentiment d’amalgame, le profond différend culturel que ce nouvel épisode dévoile. Les propos qui suivent visent non à dénouer le problème, mais à en distinguer quelques uns des brins. Qu’est-ce donc qu’un blasphème, qu’une offense ? Après tout un écrit, un film, ou un dessin ne font pas de violence, ne font pas de mal, au sens physique du terme. Il faut sans cesse rétablir les proportions et la réciprocité. Et pourtant il faut entendre la plainte qui s’exprime dans ces troubles.
Le monde musulman semble en feu, et nous sommes effrayés par la disproportion des réactions, le sentiment d’amalgame, le profond différend culturel que ce nouvel épisode dévoile. Les propos qui suivent visent non à dénouer le problème, mais à en distinguer quelques uns des brins. Qu’est-ce donc qu’un blasphème, qu’une offense ? Après tout un écrit, un film, ou un dessin ne font pas de violence, ne font pas de mal, au sens physique du terme. Il faut sans cesse rétablir les proportions et la réciprocité. Et pourtant il faut entendre la plainte qui s’exprime dans ces troubles.
Le paradoxe tient au fait que ce qui est un
tragique blasphème pour les uns est une comédie ridicule pour les autres. C’est
la leçon de critique historique que donne le Dictionnaire de Pierre Bayle, dans
une période où l’intolérance religieuse régnait en France et plus largement en
Europe : il n’y a blasphème que s’il est commis « selon la doctrine même du
blasphémateur ». Bayle ironise : « Encore que le Temple de Delphes fût consacré
à un faux Dieu, c’était néanmoins une impiété et un sacrilège que de le piller
lorsqu’on croyait qu’Apollon était un vrai Dieu ». Le philosophe Wittgenstein
écrivait plus récemment quelque chose de très semblable : « Que quelque chose
soit ou non une faute – c’est une faute dans un système particulier. Exactement
comme tel coup est une faute dans un jeu particulier et non pas dans un autre
». C’est pourquoi le blasphème est toujours le fait de l’ « autre ».
Le blasphème met donc en jeu deux différences
qu’il exacerbe. D’une part la différence entre le langage ou la forme de vie de
l’émetteur, et ceux du récepteur. Il faut être deux et le blasphème suppose la
rencontre entre la provocation de l’émetteur et le sentiment d’offense du
récepteur — les deux en sont donc responsables, en proportion variable, et il
ne faut d’ailleurs pas confondre la responsabilité pénale et la responsabilité
politique. Mais d’autre part le blasphème exacerbe la différence entre ceux
pour qui les mots, les images, sont graves ou importants, et ceux pour qui rien
n’est grave ni important. Il faudrait que les uns apprennent à ne pas accorder
tant d’importance à de telles satires, et que les autres apprennent à mesurer
l’importance de ce qu’ils font et disent, parfois. Et dans le cas qui nous
occupe s’y ajoute le différend entre une culture « iconique », profondément
basée sur la représentation, la ressemblance, l’image, et une culture «
aniconique », basée profondément sur l’interdit de la représentation,
l’incommensurable, l’incomparable.
Il est arrivé que des intellectuels ou des
artistes musulmans demandent à des pays « occidentaux » de les protéger et de
garantir leur liberté d’expression. C’est une liberté vitale, non seulement
pour les individus, mais pour les sociétés : une société qui interdit ce qui
brise sa propre complaisance à elle-même, son auto-flatterie, est une société
malade. En ce sens on devrait dire que pour les démocraties la liberté
d’expression n’est pas négociable : mais justement dès lors, cela devient notre
sacré, notre religion, et qu’est ce qui viendra briser notre complaisance de
libéraux, notre auto-flatterie de société libre et ouverte ?
Mais de l’autre côté il ne faut pas confondre les
libertés que l’on peut prendre à l’égard de sa propre culture, pour en
transgresser l’ordre, en bouleverser les présuppositions, avec les outrages et
insultes à l’égard d’autres traditions, d’autres cultures que la sienne — ces
injures participent de ce choc, non tant des civilisations que des « incultures
», qui nous menace aujourd’hui de son manichéisme haineux et ignorant. Pour
ceux qui pratiquent ainsi l’injure, tout semble dérisoire et comique, et
finalement vulgaire. Le vulgaire, c’est l’insensibilité au tragique. Et cette
vulgarité est dangereuse parce qu’humiliante, et que l’humiliation est une
violence à retardement, qui prépare les violences de demain. Le danger vient
toujours de ceux qui se sentent trop faibles, discrédités dans leur propre
parole, dans ce qu’ils respectent. Face à l’humiliation il ne s’agit pas
seulement de respecter l’autre, mais de respecter ce qu’il respecte, d’en tenir
compte.
Sous François 1er, ceux qui étaient acquis aux
idées de la Réforme tenaient les processions catholiques et leurs images comme
de ridicules superstitions, ils étaient perçus comme blasphémateurs et c’est
ainsi que les premiers massacres ont commencé : c’est pourquoi Calvin n’a cessé
de les appeler à l’exil, pour faire cesser les provocations inutiles et les
soustraire à ce processus périlleux. Mais aujourd’hui la mondialisation est
passée par là, une mondialisation des techniques de communication (Youtube,
etc), mais aussi une mondialisation des émotions : qui, naguère, aurait pris au
sérieux un pasteur fou qui veut brûler des exemplaires du Coran ? Aujourd’hui on
n’a plus le temps de filtrer, de différer, d’interpréter, de hiérarchiser. On
est en « direct » : c’est le paradoxe fou d’une « médiatisation immédiate ». Le
facteur principal du danger est qu’on ne peut plus mettre de distance et
séparer ceux pour qui c’est juste au mauvaise blague, et ceux pour qui il
s’agit d’une humiliation inexpiable. Ils cohabitent dans un monde qui s’est
rétréci. Ceux qui s’estiment « libres » ne peuvent plus partir ailleurs pour
constituer des « sociétés libres », de même qui ceux qui s’estiment agressés ne
peuvent fermer leurs frontières et leurs écrans à ce qui se fait ailleurs dans
le monde.
jeudi 15 janvier 2015
mercredi 7 janvier 2015
Attentat à Paris : Communiqué et solidarité
Au moment où un horrible attentat perpétré
dans les locaux du journal Charlie Hebdo a fait au moins 12 victimes dont 10
journalistes et deux policiers, nous voulons exprimer ici notre plus vive
émotion et surtout notre affection et notre solidarité pour les victimes, leurs
familles, leurs proches, leurs amis.
Au nom du protestantisme français, nous
exprimons notre révolte et nous condamnons cet acte odieux qui touche nos cœurs
et nos consciences.
Jamais, nous ne laisserons des hommes être
ainsi lâchement assassinés sans réagir, ni rappeler combien la vie humaine est
précieuse aux yeux de Dieu, et nous affirmons qu’aucune justification n’a de
raison d’être à cet égard qui pourrait se prévaloir d’une religion quelle qu’elle
soit.
Nous redisons que la République laïque et
ses valeurs, notamment la liberté de conscience, la démocratie et la liberté de
la presse demeurent pour nous au fondement de notre vivre ensemble.
François Clavairoly
Président de la Fédération protestante de
France
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