lundi 22 mai 2017

Culte à Beyrouth

A l'occasion du Colloque interdisciplinaire :
"Parole de Dieu et violences des hommes" organisé par la Fondation des Cèdres et l'Eglise protestante française de Beyrouth .


Lectures : Genèse 4, 1-16 puis Romains 7, 14-25 et Luc 8, 19-21
Frères et sœurs, connaissez-vous Caïn ? Avec vous ce matin, je le cherche ! Connaissez-vous au moins des personnes qui portent ce nom ? Y en a-t-il ici, ce matin ?
Ce nom semble si lié à l’histoire légendaire racontée dès l’expulsion du jardin, si lié à cet assassinat fraternel qui est là dès les origines, qu’il a été rejeté par nos sœurs nos frères humains.  
Eh bien c’est vrai, il n’y a plus de Caïn parmi nous alors, peut-être, nous sommes tous Caïn ! Non certes que nous ayons assassiné un frère, mais sommes membres de cette humanité turbulente et révoltée violemment contre le projet de Dieu pour nous. Nous sommes, avec nos sociétés diverses, complexes avec nos familles d’appartenance en révolte et en violence contre nous-mêmes, donc contre l’autre, les autres, et contre le Tout Autre, Dieu lui-même.
Alors tout se passe comme si le rédacteur de ces vieux textes voulait non seulement expliquer, rendre compte des événements de son temps ; par exemple, l’aventure bizarre de Canaïtes, des Kénites, baroudeurs, fugitifs et redoutables ; mais aussi élargir l’espace et passer du local au général ; nous dire aussi à nous, lointains frères et sœurs ce qui se passe toujours dès que l’être humain s’éloigne de son Dieu, de son créateur, de son vis-à-vis. Ce rédacteur s’adresse à nous depuis des générations pour nous parler de nous en relation avec nous-mêmes et avec les autres. Et c’est bien cela que nous voulons entendre encore ce matin, pour en vivre.
Il faut noter aussi que Caïn n’est pas populaire et répandu non plus dans la littérature biblique elle-même : une autre mention dans laThora (Nombres 24,22) dans les oracles de Balaam, pour dire qu’il a brûlé dans les flammes ; une mention dans le livre des Juges (4, 11) à propos des Kénites. Dans le Nouveau Testament c’est le rappel du texte de la Genèse qui est repris dans le fameux ch. 11 de la lettre aux Hébreux. Dans le NT encore (1 Jean 3,12) pour affirmer qu’il était du côté du mal et enfin dans le billet à Jude (11) qui invite à ne pas suivre le chemin de Caïn ! Notons aussi que c’est bien par la noirceur que G. Doré traitera le sujet en-tête de la présentation du Colloque que nous venons de vivre : « Parole de Dieu et violences des hommes » Cette rareté, cette noirceur aussi nous invitent à la prudence ou à la reconnaissance de la difficulté à traiter cette violence originaire qui nous habite et nous menace.  
Il nous arrive de croire, croyants de toutes obédiences mais aussi croyants en nos certitudes, celle de la raison comme celle de la volonté par exemple ; oui il nous arrive de croire que nos relations avec nous-mêmes et avec les autres sont libres, conscientes et choisies. Nous lisons en particulier dans ces anciennes Ecritures qui sont interpellations et « Parole de Dieu » pour nous dans la foi, que les anciens étaient plus dubitatifs plus prudents ! Comme si une force dit le texte : « une bête tapie » en nous était prête à bondir (l’image est fascinante !) pour nous envahir et décider pour nous avec nous ; une force plus forte que nous, que tout, une vraie pulsion mortelle avec laquelle nous devons vivre malgré tout. Certes, je ne veux pas exonérer Caïn de son crime. Mais nous avons appris depuis longtemps que notre « conscience, notre moi, n’est pas maître en son logis » (S. Freud) et qu’il nous arrive souvent de faire ce que nous ne voulons pas faire et de ne pas faire ce que nous voulons faire !  Il nous arrive donc de vivre et de montrer une « capacité fratricide » (E. Levinas) dans nos familles, nos sociétés, nos pays.
Je pense maintenant, vous le savez,  au Liban où la guerre civile a meurtri comme toujours et comme ailleurs de nombreuses familles et communautés engagées désormais dans un processus de réconciliation ou d’équilibre subtil.
Il faudrait que Caïn regrette, se repente, il faudrait qu’il s’explique et applique désormais une morale aussi rigide que fallacieuse. Mais non, il fait de l’humour : « suis le gardien du gardien, du berger qu’est mon frère ! » Sa malédiction ordinaire et banale c’est bien qu’il va falloir qu’il vive autrement, non plus dans l’installation mais dans la fuite comme un fugitif « dans le pays de Nod » que l’on pourrait aussi traduire par le pays de la fuite et des fugitifs ! La condition humaine ressemblera à celle d’« étranger  et voyageur sur la terre ». Il ne s’agit plus de comparer et de choisir entre nomadisme et sédentarité, mais il s’agit désormais de vivre devant Dieu de façon nouvelle et renouvelée dans un monde sans Dieu !  Caïn va vivre avec sa faute sa culpabilité mais il faut imaginer qu’il est aussi sur le chemin d’un pardon possible.
Il faut noter de plus, que cette errance transforme et pollue une terre commune qui devient, à cause des hommes et de leur volonté de puissance, écologiquement problématique : car « elle ne continuera plus à te donner de son abondance et tu seras fugitif et instable sur la terre ».

Frères et sœurs, quelle actualité et quelle clairvoyance ! Nous voyons sans cesse et vous plus que nous, ces migrants étrangers sur cette terre hostile, produits de la violence et des pulsions mortifères, guerrières des hommes qui pourraient dire : sommes-nous les gardiens de nos frères ? Notre réponse avec notre raison, notre volonté et notre foi c’est bien : oui nous le sommes !
Vous lisons aujourd’hui dans ce vieux texte, une vision, une narration ancienne dont nous ne maîtrisons pas tous les codes et qui pourtant nous livre des paroles pour nous, que nous recevons comme interrogation comme promesse et comme réponse. Cette lecture nous rend responsables : capables malgré tout de répondre.
Caïn et Abel voilà de quoi nous sommes faits : volonté de puissance consciente et inconsciente et fragilité et légèreté, vanité même !
Finalement nous pourrions dire que ces deux personnages sont les types inséparables de nos existences. La tentation est toujours là :  se prévaloir d’une proximité avec Dieu, d’une interprétation autorisée et radicale des desseins divins. Se prévaloir d’une vérité, d’une certitude au point qu’elle s’identifie sans écart avec nous-mêmes au point d’étouffer et de nous étouffer aussi.
Caïn croit, il sait, il entend que Dieu ne l’a pas agréé. Il croit qu’il a été rejeté, que son frère a été choisi et par la même lui aurait été rejeté. Il agira, stimulé par cette conviction en mettant en œuvre ce qui l’habite. Issus du même (Dieu) comme Abel par leur naissance, Caïn veut la totalité et l’exclusivité, il ne veut manquer de rien : il devient insupportable que l’autre moi-même reçoive le cadeau qui doit me revenir : difficile de vivre pour Caïn comme pour Abel, comme si la différence ou l’altérité était invivable.
Depuis longtemps la réalité de la fraternité donnée et promise se trouve menacée voire fracturée. Ce sera l’histoire du peuple ancien d’Israël. Rappelez-vous : Esaü et Jacob, mais aussi les enfants de Jacob avec Joseph et ses frères ; mais aussi Moïse, Aaron et Myriam et leur difficulté de vivre sans jalousie, mais aussi les oppositions des clans qui deviendront des pouvoirs ; on pourrait aussi songer au Nouveau Testament où les difficultés apparurent au sein même des disciples de Jésus où la présence de couple de frères était présente :  les frères Jacques et Jean fils de Zébédée, Comme Simon Pierre et André. Mais aussi par la suite on sait que Jacques le frère du Seigneur se prévaudra d’une compréhension très familiale de l’héritage de son frère ! Souvenez-vous aussi de la mort de Jésus comme trahison et meurtre où celle d’Etienne avec la participation de Saul de Paul lui-même.
Le récit de la Genèse avec Caïn et Abel nous parle et nous alerte sur nous-mêmes comme l’ensemble des traditions bibliques, c’est pour cela que nous lisons, méditons et prions ces textes.
Je voudrais ce matin retenir un aspect si particulier de ce texte de la Genèse : Dieu n’abandonne pas ! La Bonne nouvelle c’est bien que Dieu ne renonce pas devant ce que nous sommes. Il reste cet Ultime qui est présent quand tout va bien comme quand tout va mal. Non pas de façon abstraite ou magique de façon précise, personnelle. Non de façon théorique mais particulière ; il n’est plus la divinité lointaine qui juge mais le Dieu proche « pour nous » devant qui nous pouvons, quoiqu’il arrive retrouver une route, une orientation, une vie renouvelée devant Lui et devant les autres.
Comme protection, pour continuer une vie comme une route et être sain et sauf « Dieu mit un signe sur Caïn » une marque visible de sa présence qui empêche le malheur et la reproduction du meurtre, comme une vigilance et une aide pour la vie reliée à soi-même, aux autres et à Dieu lui-même.
Malgré l’éloignement, l’errance, la vie est une qualité de l’être de Dieu ; la vie de la créature parle de la vie du Créateur. Selon un texte du prophète Ezéchiel (9,4-6) ce signe personnel est la dernière lettre de l’alphabet hébraïque « thaw ». La présence divine comme protection c’est bien l’ultime recours, l’ultime expression, la dernière lettre comme la dernière possibilité. Certains ont aussi vu dans cette marque le signe d’une croix, prémonitoire annonciatrice de celle par laquelle Dieu dira au monde sa douleur et son amour pour faire toutes choses nouvelles en Christ.
Nous pourrions, frères et sœurs, en rester là et cela ne serait pas si mal avec cette conviction pour nous : Dieu n’abandonne pas ; nous sommes toujours pécheurs et toujours sur le chemin du pardon annoncé, reçu ; toujours reliés, toujours appelés par Celui qui accompagne nos départs et nos arrivées.
Dans la foi il me semble que la présence de Dieu en Christ nous permet de rendre possible plus encore, une réelle fraternité au-delà de nos familles concrètes que nous recevons et héritons. « Mes frères sont ceux qui écoutent la parole de Dieu et la mettent en pratique » dit Jésus à ceux qui enferment, à celles et ceux qui réduisent mon existence à la dimension naturelle familiale, à celles et ceux qui croient que nous sommes ce que nous faisons, et d’où nous venons, à celles et ceux qui savent qu’elle doit être ma position sociale et qui m’y réduise. La Parole de Jésus ouvre une espérance et une promesse, pour nous, pour toi, pour moi.
Frères et sœurs, oui nous le sommes en effet ! rassemblés, non par les liens du sang, non par une conviction unique, non plus parce que nous nous serions choisis, mais bien parce qu’ une Parole nous a été transmise, une Parole qui vient à notre rencontre et que nous sommes appelés à l’écouter ; mais aussi l’entendre, la recevoir, la pratiquer pour qu’elle crée en nous et autour de nous de l’espace de l’aération ; mais aussi du débat, des sentiments mêlés et de l’intelligence ; pour qu’elle crée en nous des réponses et des questions et que des significations nouvelles de nos vies personnelles et communautaires puissent voir le jour. Oui rassemblés par une Parole qui vient en réalité nous déchiffrer et rendre manifeste ce qui est obscur en nous.
La Parole que propose Jésus est une vieille Parole qu’il renouvelle pour nous et avec nous. Nous restons au fond de nous-même Caïn et Abel mais la bête tapie en nous est aussi transformée éclairée, apaisée mais toujours là.
Les chrétiens ont participé aux réalités tragiques du monde. Parfois ils en sont les victimes. Ils ne sont pas les seuls. Ils sont humains c’est-à-dire faillibles et fragiles. Mais ils sont habités par une espérance, une Parole qui interpelle, accompagne et montre des chemins pour vivre avec soi-même c’est-à-dire avec les autres, c’est-à-dire aussi avec Dieu. Nous croisons ainsi le chemin de Jésus le Christ qui, dans sa parole, nous montre un autre visage de Dieu, celui de la paternité et donc de la fraternité possible, restaurée.
Etre frères et sœurs, ce n’est pas facile ; c’est bien une exigence et en même temps, nous croyons que c’est un don que Dieu adresse au monde, à nos pays, à nos communautés où il sera possible désormais de s’accorder sur tous nos désaccords et vivre en frère, vivre en sœur en Christ, dans notre vie réelle, particulière et personnelle. Nous pourrons rencontrer les autres comme nous sommes rencontrés par une Parole de vie et d’amour.
Frères et sœurs, la Fédération protestante de France (son président le pasteur François Clavairoly, vous salue fraternellement) a choisi en cette année 2017 de célébration du 500ièmeanniversaire de la Réforme ce slogan cette exhortation : Vivre la Fraternité ! La FPF donne en outre quelque points d’application pour illustrer ce programme :

- dire toujours plus clairement ce qu’être chrétien signifie dans le monde d’aujourd’hui ;
- porter avec d’autres un message de paix et de justice notamment autour de deux défis :
• l’accueil inconditionnel des réfugiés, la défense du droit des migrants ;
•   l’écologie, la justice climatiqu
Voilà ce qu’ici aussi à Beyrouth nous pouvons partager et vivre ; l’Ecoute de la Parole de Dieu et sa pratique pourraient en être la condition de possibilité.
Oui Dieu ne t’abandonne pas et Il te donne ce qu’il demande, c’est bien cela son Amour pour toi, pour nous !

B.A.


















dimanche 23 avril 2017

Mamoudzou, c'est à Mayotte


Dimanche 23 avril 2017 :  Jean  21,12


Jésus leur dit : «Venez déjeuner. » Aucun des disciples n’osait lui posait la question : "Qui es-tu ? » Ils savaient  bien que c’était le Seigneur.  Alors Jésus vient ; il prend le pain et le leur donne ; il fit de même avec le poisson »

1- Jean 21 comme un appendice. Un ajout. Un post-scriptum.  Un  « bis » comme on dit au concert . Un surplus,  comme une prime à celles et ceux qui ont lu ou reçu les 20 premiers ch. L’évangile est cet ordre : la bonne nouvelle est un bis, une prime, une valeur ajoutée, car elle est au-delà de la limite ; on pourrait dire qu’elle nous entraine hors du cadre habituel dans un premier temps.  La foi, notre foi comme un appendice ? Un post-scriptum ? Une prime ? Même si elle n’est pas au centre, elle compte comme une périphérie vivante.
2- Jésus se manifeste aux siens. Pâques c’était la découverte du vide et de l’absence. Le temps suivant c’est le temps de la présence. Une présence originale et troublante car l’après ressemble à l’avant. Après la victoire de la vie plus grande que la mort ; voici le retour dans la banalité de l’existence. Voir le retour d’Ulysse à Ithaque. Voir la mort de Socrate et sa présence dans l’écriture de ses disciples et en particulier de Platon.  Avant le temps de la disparition de la nouvelle et radicale absence voici le temps de la présence ordinaire.

3- Le lieu de cette présence n’est pas quelconque ; il est troublant. Ce n’est ni le temple, ni la chambre haute comme une présence réservée aux siens ; ce n’est pas une présence intériorisée dans leur conscience ou leur esprit ; ce n’est pas une illumination, ou une révélation avec des signes divins ou cosmiques.  Le lieu de la présence c’est l’activité, le travail des hommes, des humains. Après le temps de la vie normale ce fut le temps de la « suivance » de Jésus ; après le temps de la déception  ce fut le temps de la perte et de l’absence. C’est maintenant et sans doute pour toujours, le temps de la présence sur le lieu même de la vie aux prises avec les réalités les plus ordinaires.


4- L’action du vivant s’opère dans un certain anonymat qui stimule transcende les proches et les témoins. Le lundi matin dans la tradition johannique on ne se lamente pas ; on rassemble ses amis au-delà du cercle habituel, des nouveaux sont là. Et Pierre annonce souverain : je vais à la pêche !

Chez Matthieu on disait ce que vous avez fait à l’inconnu l’un des plus petits c’est à moi que vous l’avez fait ! L’action du Vivant, sa présence s’opère au quotidien, en vue de la nourriture de tous !


5- Ils deviennent  enfin de bons  ouvriers, de bons pêcheurs ; eux qui ne comprenaient pas grand-chose ;  ils sont nés de nouveau pour une efficacité qui concerne non seulement eux-mêmes mais leur horizon change , on sait que les fameux 153 peut signifier une totalité pas vraiment réalisée ; ils ne devront plus se restreindre se réduire mais augmenter et faire fructifier leur action et leur travail. Ils deviennent bons dans ce qu’ils font, dans ce qu’ils sont ;  ils deviennent  en même temps des invités presque timides ! Sans prétention.




6- la vocation chrétienne, notre vie dans la foi est ainsi décrite et parcourue ; elle est un appel à répondre à l’invitation de Pierre : Je vais à la pêche  je vais travailler non pour me changer les idées mais pour vivre ; c’est là que se trouve désormais le Seigneur ; notre foi qui rejoint notre vie c’est aussi répondre à l’invitation du Seigneur : Venez déjeuner ! Non seulement comme une Cène, mais comme un appel comme une présence au quotidien, comme une affirmation de sa présence dans une rencontre dans un échange dans un partage.  En réalité, l’Etre, la Présence, le Nom, le Christ vient nous saisir dans un « être-là » en situation et non dans le ciel ni dans le ciel des idées ou des imaginations.  Puissions entendre : « je vais à la pêche ! »  Pour  travailler d’une part, et « venez déjeuner ! » comme invitations et appels à la rencontre nourrissante.


samedi 15 avril 2017

Samedi et Dimanche : du silence à la lumière

A l'aube de Pâques, les disciples n'assistent pas à la Résurrection de Jésus, ils ne voient pas ce que tant de tableaux représentent : un Christ, véritable Hercule, plein de force et de puissance qui force les portes de son tombeau, ou qui le piétine avec à sa main le sceptre des empereurs victorieux ! Rien de tel au matin de Pâques selon les évangiles, rien de spectaculaire! Il n'y a qu'un tombeau vide… et tout reste encore à interpréter de cet événement mystérieux.

Un tombeau vide...Il y a un certain risque en effet à Pâques de vouloir imposer une sorte de joie obligatoire, une certitude sans failles, une foi inébranlable, mais qui risque
de n'être qu'une parenthèse dans les brouillards de nos vies quotidiennes, des luttes que nous avons à mener contre nos peurs, nos questions, nos réticences. Pâques pourra alors être célébré rituellement, être chanté avec ferveur, prêché avec conviction, mais le retour à la réalité peut faire mal, et les enthousiasmes artificiels nous décevoir.

Avant d'exulter de la joie pascale, peut-être vaut-il mieux suivre le chemin moins triomphant, plus modeste de Marie de Magdala : Chemin, passage, Pâque du coeur vide de tristesse et de détresse, à la parole pleine du témoignage. Chemin, passage ; Pâques de l'obsession mortifère, qui nous replie sur nous-mêmes, nous isole et nous cloue sur place, rivés à notre chagrin, à la mission qui nous conduit à la rencontre des frères et soeurs porteurs d'une parole de vie. Tant il est vrai que dans ce récit, il est avant tout question de la résurrection ...de Marie de Magdala, de sa foi ressuscitée , ressuscitée par la Parole d'appel de son Seigneur …plus que d'un reportage sur la résurrection "objective", "historique" de Jésus. Ou, pour le dire autrement, nous ne pouvons avoir accès à la Résurrection de Jésus que par l'intermédiaire des vies ressuscitées des disciples et de leurs paroles porteuses de confiance et d'espérance. Il ne peut y avoir de connaissance froide, rationnelle, scientifique de l'événement de Pâques, des preuves évidentes aux yeux de tous de la Résurrection de Jésus...Mais il ne peut y avoir qu'une connaissance chaude, existentielle, qui concerne toute notre vie, une reconnaissance dans la foi .C'est seulement quand le Christ nous appelle par notre nom, quand il nous rappelle à notre vocation, alors que nous doutions de tout, et surtout de nous ! que nous pouvons entrer dans ce mouvement de reconnaissance.
 
Il nous faut nous-mêmes opérer un passage, une pâque, un retournement ...pour pouvoir témoigner de façon crédible de la Pâque du Seigneur.




mercredi 5 avril 2017

A Bad Godesberg - Bonn

Lectures :Juges 9, 7-15
Jean 1, 43-50 : « Alors que tu étais sous le figuier, je t’ai vu… dit Jésus à Nathanaël. »
L’Arbre, les arbres ont toujours exercé dans l’esprit et la vie des humains une sorte de fascination positive. Ils ont été les supports naturels de la cueillette, ils ont alimenté les feux et les foyers, ils sont des agents non négligeables de production agricole et les médiateurs nécessaires au renouvellement de l’oxygène sur notre planète. Bref les arbres sont des réalités importantes et encore bien souvent sujets de débats lorsqu’il faut les abattre ou les conserver et sujet à la fois consternation et de renouveau lorsque la tempête en éradique un très grand nombre. L’arbre n’est pas une réalité neutre. On peut y voir la force et l’élégance, la nourriture et la boisson, l’ombre et la lumière et, de plus, la grande variété d’arbres sous nos latitudes donne libre cours à notre goût et à nos préférences. 
La Bible connaît aussi et aime les arbres ; en son début et dans le jardin il y a des arbres porteurs de possibilités et d’interdits ils incarnent la loi nécessaire et vitale ; Abraham est lié au chêne de Mamré, les premiers éclaireurs découvrant Canaan voient d’abord des fruits ; les luttes pour le pouvoir et le grand débat sur la royauté est illustré par la fable de Yotan qui comme dans toutes les fables fait parler les arbres ;  puis la construction du temple sera aussi la découverte de la richesse arboricole de la reine de Saba et des cèdres du Liban. Les prophètes vont utiliser les arbres comme des signes qui illustrent les prophéties : Que vois-tu Jérémie ? Ce que je vois est une branche d’amandier C’est bien vu ! Je veille dit Dieu à l’accomplissement de ma Parole. Puis le seigneur me fit voir deux corbeilles de figues et le Seigneur posa avec complaisance son regard sur les déportés et les fera revenir.. Jonas se reposait sous son ricin. Le cantique des cantiques utilisera la métaphore des arbres et des fruits pour dire l’amour humain signe de l’amour de Dieu lui-même ; Dans le NT nous connaissons le sycomore et le petit Zachée, les arbres de la foi qui se déracinent et s’enracinent même dans la mer, enfin le figuier stérile que l’on va conserver encore une année en espérance d’une production prochaine. Cette brève liste n’est pas exhaustive elle veut cependant vous convaincre de ce que vous savez déjà : on ne peut pas vivre sans arbres. Heureux êtes-vous, si vous avez un arbre, si vous aimez les  arbres, lieu de vie et de promenades ; en planter un, est devenu dans notre société signe de la joie du commencement et du temps nécessaire à la réalisation d’une entreprise.

C’est dans ce cadre général que nous observons la mention particulière du figuier associé à Nathanaël. D’où me connais-tu ? Lui dit Nathanaël et Jésus de répondre : avant même que Philippe ne t’appelât, alors que tu étais sous le figuier, je t’ai vu. Au milieu de ces appels de premiers témoins voici la mention de l’arbre, voici le figuier.
La manière de constituer le groupe des premiers disciples n’est pas anodine. André va trouver son frère Simon et lui dit nous avons trouvé le Messie, Jésus trouve ensuite Philippe et lui dit : suis-moi qui lui-même va trouver Nathanaël plutôt septique sur l’origine trop banale de Jésus venant de Nazareth bourgade inconnue de la tradition biblique. Cette série de rencontres en cascade est l’origine du christianisme qui est une trouvaille. Tout le monde trouve quelqu’un à qui ont dit que l’on a trouvé qui est le mot le plus employé dans l’ensemble de ce texte. Ceci est l’occasion d’une première remarque :

La naissance et le développement du christianisme est une vaste trouvaille. Forte, inattendue et continue : il suffit que quelqu’un trouve quelqu’un et lui dise qu’il a été trouvé, celui que l’on attendait ou cherchait. Tous rencontrent et trouvent. Chacun dit à la manière du vieux et génial Archimède : eurêka, j’ai trouvé ou mieux encore : eurêkamen, nous avons trouvé celui est notre nouveau sens à notre existence ; Notre attente trouve son point d’application et de réalisation nous ne sommes plus dans la quête sans fin du sens de notre vie : eurêkamen, nous avons trouvé ; certes cette trouvaille n’est pas fermée ni définitive, elle contient de nombreuses surprises, de nouvelles inconnues qui vont nous mettre en route, en marche, mais c’est fait. Et si le vieux et génial Archimède disait avoir trouvé que tout corps plongé dans l’eau recevait une poussée, une force s’exerçant de bas en haut, égale à la masse de ce corps, nous pourrions dire que désormais et de façon semblable tout être humain par la trouvaille de la présence de Dieu dans sa vie reçoit, par son baptême, plongé lui aussi dans l’eau reçoit une possibilité, une force qui lui permet de ne de pas couler au fond de l’existence mais de rester à la surface pour vivre en relation avec les autres. 

Nous nous interrogeons parfois sur la survie du christianisme ou même plus modestement de l’Eglise ou sur le désintérêt dont elle parfois l’objet. Certes cette survie dépend d’abord de Dieu lui-même qui a sans doute un projet et un plan sur cette question mais cette survie dépend aussi de nous. Il faut et il suffit que quelqu’un trouve quelqu’un et lui dise eurêka, j’ai trouvé et mieux encore eurêkamen, nous avons trouvé et nous allons continuer de trouver ensemble. La vie de l’Eglise comme une promesse, est dans les mains de Dieu mais aussi dans les nôtres. Dans la rencontre de Dieu et dans la rencontre des uns et des autres ceux qui croient malgré leurs doutes avoir trouvé quelqu’un et ceux qui cherchent en vain qui tournent en rond et sont quête d’une rencontre. Imaginez la suite, si chacun d’entre nous, aller à la rencontre et trouver quelqu’un ! Avec le souci  bienveillant de partager la trouvaille.
Le début du christianisme commence bien par une série de rencontres dans laquelle la trouvaille du maître et du serviteur est partagée. Certains réagissent spontanément le regard silencieux et la parole de Jésus : suis-moi, suffit. Ce n’est pas le cas pour d’autres, ce n’est pas le cas pour Nathanaël qui est rencontré et trouvé par Philippe, lui résiste et c’est alors qu’apparaît le syndrome du figuier. Non je n’ai pas oublié les arbres ; Que vient faire dans cette affaire le figuier ? C’est le sujet de ma deuxième remarque :

A l’ombre de son arbre, à l’ombre du figuier Nathanaël vivait heureux ! Etre sous son figuier est dans la tradition hébraïque être heureux, en paix et en prospérité ; mieux encore la tradition rabbinique indique que sous le figuier sous son ombre c’est l’endroit idéal pour lire et méditer la loi la Thora c’est l’endroit parfait pour se suffire à soi même au point où l’on n’ose pas déranger celui qui se tient là. Nathanaël est un disciple atypique, il n’est ni pauvre, ni pécheur il a un nom bien israélite, il est fidèle et pieux et ne se pose pas des questions au-delà du nécessaire ; un véritable israélite en qui il n’est point d’artifice dira Jésus dans le texte de l’Ev. Jean. Pour lui à la fois Philippe et Jésus, d’abord Philippe puis Jésus vont le déraciner. L’ombre était avantageuse, le vent léger, les fruits succulents, la méditation des Ecritures passionnantes. Pourquoi bouger ? Parce que je t’ai dit que je t’avais vu sous le figuier, tu crois, Tu verras des choses bien plus grandes encore. Nathanaël a été vu et comme surpris et dévoilé non pas dans une action délictueuse et grave mais plutôt au cœur de son existence personnelle, religieuse, confortable, habituelle répétitive, ancestrale. Il se lèvera et suivra son maître ; il ira et il verra d’autres figuiers à découvrir, à habiter, il fera connaître à d’autres de nouveaux figuiers dans l’anonymat le plus complet dans l’ombre et la discrétion absolue. Il ne sera plus fait mention de lui. Il restera dans la tradition biblique à jamais lié à son figuier.
Frères et sœurs, notre vie et notre foi ressemblent à un arbre. Je ne sais pas lequel, vous sans doute, pouvez-vous, vous-même, le nommer, l’imaginer, ou le désirer. Notre vie ressemble, dit le texte de Jean, à un figuier où elle aspire à le devenir avec son ombre et sa fraîcheur accueillante, ses racines et ses fruits ; Notre vie ressemble à un arbre plus ou moins vigoureux plus ou moins éprouvé qui a donné et qui donne encore du fruit ; La réalité de l’Evangile comme parole et regard nous atteint sous notre arbre et nous donne la possibilité de nous connaître vraiment : D’où me connais-tu, dit Nathanaël, je te connais comme identifié au figuier ; Sors de ton ombre, même agréable et devient quelqu’un d’autre encore sois un nouvel arbre : aménage tes racines, fais de la place aux oiseaux du ciel, aux autres, tolère la présence d’autres arbres, produit les fruits du partage ne reste pas continuellement ce que tu es ; Ton arbre ne doit pas cacher la forêt ni l’occulter car elle existe avec toutes sortes d’essences. Un arbre est vivant, la vie c’est comme un arbre qui existe car il est en relation et qu’il régénère l’atmosphère, en cela notre vie et notre foi sont précieuses aux yeux de Dieu et celles et ceux qui nous entourent, c’est là que Dieu vient nous voir, nous trouver et nous retrouver.

Le christianisme est une forêt qu’il nous faut cultiver, tailler, changer, aérer, organiser. Chacun y a sa place chacun y est un arbre qui ne sera pas le lieu de l’immobilité paisible voire rassurante mais de la découverte qu’il est possible de devenir autre. 
La foi chrétienne est une trouvaille disions-nous ; elle ressemble aussi à un arbre promis à l’activité, au dérangement, au déracinement, à de nouvelles fondations. Remarquons que Philippe dans le texte de Jean n’est pas celui qui fait bouger Nathanaël et qui lui promet monts et merveilles ; Philippe trouve et appelle : viens et vois dit-il ; Seul le maître véritable sylviculteur de l’existence, approfondit le travail et permet le déplacement. Les disciples doivent faire leur travail : trouver quelqu’un et annoncer. La suite sera relayée par Celui qui fera connaître l’existence de nouveaux arbres.
Puissions frères et sœurs, redécouvrir le sens de la trouvaille au cœur de nos vies comme des arbres sous lesquels le Seigneur nous voit et nous rencontre encore aujourd’hui. Il nous a donné la capacité de travailler dans sa forêt pour la respiration du monde, il a donné à chacune et a chacun la capacité de produire du fruit pour la joie et le partage avec les autres. Oui, comme à Nathanaël, il a donné tout cela c’est bien d’ailleurs, ce que son nom veut dire.
Dimanche 2 avril 2017